Séries

Woke up this morning…

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© HBO

Hier matin, en me levant, parmi le flot continu d’informations que mon poste de radio me verse abondamment dans les oreilles, une sort du lot. Et, pourtant, au regard de ce qui se passe dans le monde, elle aurait pu paraître anecdotique. Or, à mes yeux, elle est loin de l’être. Peut-être, sûrement même, parce que Les Soprano n’était pas une série comme les autres. C’est peut-être bien la série ultime, mais elle restera toujours plus que cela. Plus qu’une série. Et certainement plus qu’un simple show centré sur des mafiosi dont les bedaines en imposent autant que leur hypocrisie vorace. Parce que  Les Soprano a parlé des hommes et des femmes de manière peu commune. Et souvent peu avenante. De leurs sentiments, de leurs rêves consuméristes, de leurs échecs, de leurs lâchetés, de leurs violences démentes, de leurs manies et de leurs amours. De toute cette putain de complexité qui bouillonne en l’être humain de manière permanente. C’était cela, avant tout, Les Soprano: le récit riche et acerbe d’une nation monstrueuse. Désenchantée, vulgaire, meurtrière. Fascinante. A l’image, en somme, de Tony Soprano, son principal protagoniste. Un type qui, de prime abord, nous apparaît comme sympathique. Marié à une femme ravissante… et qu’il trompe à l’occasion. Un bon vivant, qui ne rechigne jamais contre un copieux plat de pâtes, et qui tente d’exercer son rôle de père avec plus ou moins de tendresse. Un type qui, lors de son temps libre, adore piocher dans le frigo pour se prélasser ensuite dans son canapé, afin de regarder la chaîne Histoire. Un Américain presque banal, déclarant s’inspirer de la figure de Gary Cooper, « the strong, silent type« , pour mieux se définir. Soit l’archétype du héros tel que le voulait le réalisateur Frank Capra : quelqu’un de fiable, d’honnête, et qui demeure capable de résoudre seul ses propres problèmes sans avoir à s’en plaindre auprès d’une tierce personne. Surtout un psychiatre. Un type presque comme vous et moi. A un détail près que Tony est le Parrain du New Jersey. Une vraie ordure finie.

Les Soprano fut également la preuve qu’un cinéaste frustré peut tout à fait se transformer en un showrunner de génie; David Chase a fait de sa série une œuvre ambitieuse, terriblement personnelle, qui élargit à elle seule les sphères délimitées par le petit écran. Personne, depuis, n’a fait mieux. Pas même Matthew Weiner, poulain élevé dans l’écurie de Chase himself, et pourtant brillant dans le genre. Désolé Matt, ton Mad Men a beau être une réussite, il contient encore beaucoup trop de personnages sympathiques. Ni Vince Gilligan qui, à l’identique, parle avec Breaking Bad d’une Amérique qui ne réalise même pas qu’elle se désincarne comme une grande fille. Non, vraiment, Godard et sa vision passéiste d’une télévision réductrice peuvent bien s’empresser de potasser cette grande fiction moderne pendant qu’il est encore temps. Dans le genre cruel et culotté, ces 86 épisodes forment un roman d’un pessimisme si noir qu’il renvoie toutes les illusions d’un pays, dont le modèle de succès n’est au final qu’un leurre gigantesque et carnassier, droit dans l’étreinte de ses cauchemards les plus inavouables. Quand on pense que tout commence par des canards, il y a quand même de quoi regarder la fameuse way of life (et les volatiles) d’un autre œil…

En parlant de route, et de trajet, pendant longtemps lorsque je regardais le générique des Soprano, je ne pouvais m’empêcher de penser que l’intinéraire emprunté en voiture par Tony était, déjà, une métaphore qui symbolisait toute la série. Soit celle d’un type qui roule au sens propre sur le New Jersey pour écraser les autres…

Si aujourd’hui, Les Soprano demeure la création ayant instauré l’autorité artistique de la chaîne HBO (qui la produisit et la diffusa pendant près de dix ans), elle incarne plus qu’un modèle de narration fluide et complexe. Plus que Twin Peaks même, chef-d’oeuvre que je considère comme surestimé, elle demeure une sorte de «série de liaison», chaînon évident entre les séries du XXème siècle et celles à venir, dans la mesure où son exigence marque très certainement ce que la télévision peut offrir de plus adulte et de plus accompli. Si dans vingt ans tout le monde aura oublié la généralité des nouveautés de cette saison, et des saisons passées, personne n’aura oublié Les Soprano. Impossible, je vous le garantis. Ne serait-ce que pour sa conclusion, saisissante, et toute à son image : originale, incisive, sans compromis. Jetez donc un oeil sur Youtube,  elle alimente autant de passions, de débats et de théories que pour n’importe quel autre final…

Mais tout ça, c’est du blabla. Du baratin de critique censé intellectuellement me rassurer lorsque je m’immergerais à nouveau dans les dédales de ce sacré monument. Parce que je ne pourrais m’empêcher de penser que James Gandolfini n’est plus. A chaque fois que je regarderais un épisode, c’est ça qui me sautera au visage. Hier, la raison pour laquelle cette nouvelle s’est détachée du lot, c’est parce qu’elle faisait partie de ces moments étranges où l’on n’arrive plus à distinguer la frontière entre la réalité et la fiction. Vous savez, ce genre de moments où un être qui a compté dans notre vie a disparu et qu’il faut qu’on le réalise. Caractéristique d’autant plus paradoxale que ce fut pendant notre vie de spectateur, et que Gandolfini était mondialement reconnu pour sa prestation (impliquée) d’un salaud fini qui cachait derrière un sourire bonhomme une cruauté d’ogre. Le fait qu’il ait été plusieurs fois récompensé pour ce rôle est amplement mérité. Mais que sa carrière au cinéma n’ait pas connu cet équivalent fiche sacrément les nerfs.

Passé le choc, et la tristesse, me revient  une maxime qui m’indique que c’est le moment de conclure. Une maxime qui résonne fortement tout au long de la sixième et ultime saison. C’est une phrase qui travaille Tony Soprano suffisamment longtemps, y compris, de manière inconsciente, dans la scène finale, et qui peut, en cette fin de semaine endeuillée comme lors des jours prochains, nous servir de réflexion sur notre fait d’être vivant dans ce bas monde : « Sometimes we go around feeling pity for ourselves, but behind our back a great wind is carrying us« . La vie continue. Donc don’t stop believing.

Jeoffroy Vincent

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