Séries

Mad Men (saison 6) – La mémoire dans la peau

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ATTENTION ! Cet article ne contient aucune réclame faisant l’apologie de quoi que ce soit mais,  en revanche, quelques mines explosives de spoilers éparpillées.  Si les risques d’explosions sont nulles, certaines révélations minimes peuvent avertir le lecteur d’éventuels détails décisifs.

Le temps. Voilà, depuis ses débuts, le nerf central du récit de Mad Men. Le temps qui passe, et le poids qu’il laisse sur les fragiles épaules de ses personnages centraux. Si elle n’est pas aussi hystérique que bien d’autres fictions actuelles, c’est parce que le rythme de la série de Matthew Weiner se cale sur précisément sur celui des saisons. Et c’est bien parce que l’histoire arrive à cette année si fatidique qu’est 1968 pour les Etats-Unis (l’explosion du mouvement hippie, le conflit du Viêt-Nam, l’assassinat de Martin Luther King, les manifestations pacifistes) que Mad Men retrouve sa belle splendeur dramatique. Je dis «retrouve» car la saison 5 fut balbutiante, hésitante et, il faut le reconnaître, assez laborieuse. La saison de trop. Il est d’ailleurs surprenant de lire, ci et là dans les méandres du net, que ce reproche s’applique à cette sixième année, soi-disant dotée d’un intérêt narratif en dents de scie.  Non seulement Mad Men a livré une de ses meilleures cuvées mais elle a aussi délivré une volonté d’ouverture – pour la majeure partie de ses personnages – vers de nouvelles perspectives. Bien sûr, on pourra effectuer quelques reproches. Trouver à redire sur les quelques pistes qui ne furent pas exploitées (le mouvement des droits civiques) ou les personnages laissés de côté (Joan, Betty, Roger). Mais, dans l’ensemble, Mad Men a fait corps avec ses protagonistes de manière prononcée, et plus passionnément que jamais. Sûrement parce que, cette fois plus que d’autres, le temps a réellement eu son mot à dire dans le déroulement de l’histoire; l’ironie étant que la saison 6 revienne à un schéma de récit plus classique (récit et flashbacks) et que c’est par ce biais qu’elle nous rapproche d’autant plus de sa figure centrale.

On dit faire corps, on pourrait dire prendre corps. On le sait, Don Draper est un produit involontaire de son passé. Et depuis la saison 4, il doit désormais apprendre à ne plus être ce personnage de brillant publiciste mais à devenir celui qu’il a violemment rangé aux oubliettes. A devenir Dick Whitman. Mais, la facilité n’étant pas l’adjectif définissant le mieux l’architecture narrative telle que Matthew Weiner la construit, la transition ne pourra se faire de manière lisse, fluide et transparente. Un exemple suffit à résumer la façon dont la série se fait écho avec l’apparente insignifiance des détails : dans In care of, le dernier épisode de la saison, le personnage imbuvable de Pete Campbell hérite du contrat Chevrolet. En rivalité avec un nouveau protagoniste, ce dernier somme à Pete de prendre le volant d’un des modèles en exposition. Or, la saison 5 l’ayant montré en train de passer son permis de manière totalement chaotique, Pete est un conducteur exécrable. La suite est, pourrait-on dire, tracée. Elle coule de source. Et ce qui doit se passer arrive. L’ensemble est à l’image de l’exemple, car la suggestion et l’anticipation tiennent encore une place forte dans le ressenti du spectateur, et influent la manière de raconter ce que l’on nous montre.

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© AMC

En conséquence de quoi, sous sa bonhommie élégante de sex-symbol solitaire, jamais le publiciste gominé n’aura été aussi rustre. Bourru, mâle dominant et adultère, taciturne à souhait, Don est toujours en chute libre mais, cette fois, à deux doigts de heurter le sol. Il ira même jusqu’à s’adonner à l’expérimentation de psychotropes pour tenter d’y voir plus clair. Lorsqu’il retrouve tous ses sens, la réalité lui saute fatalement en pleine la figure. Incontrôlable au travail, Don peine à tenir correctement son rôle de père et de mari. Don se noie, au sens propre du terme (A tale of two cities, épisode 10), et entraîne, malgré lui, beaucoup des membres de sa famille. Sa femme Megan, qui aspire à autre chose qu’un mari alcoolisé, ou sa fille Sally… qui le surprend en plein acte d’adultère. Plus Don tentera de nier d’où il vient, plus il s’isolera du reste du monde. Qu’importe le décor dans lequel Don évolue, que ce soit la guerre au Viet-Nâm en arrière-plan ou dans une chambre de motel avec Betty, le monde ne manque pas de lui rappeler qui il demeure présentement: un déserteur et un infidèle. Un imposteur qui n’a plus sa place.

Paradoxalement, c’est à ce stade que Don se livre enfin. Comme rarement. Sur son statut de père [1] comme sur son propre passé. Au moment où, protagonistes et spectateurs confondus, l’on s’y attend le moins, ce personnage dont on pensait avoir fait le tour fait enfin sauter les cadenas qui le retenaient prisonnier de son apparat. Congédié puis sur le point d’être quitté par sa femme, Don  payera le prix fort de ses confidences. Lui qui voulait chercher la fuite en avant, il en acquerra une certaine forme de liberté. La possibilité de repartir de zéro.  Car, pour se réconcilier avec le passé et pour prendre du recul face à ses vestiges, il faut du temps. Du temps, et rien d’autre.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

Mad Men (2007, toujours en production).

Saison 6 diffusée sur AMC du  7 avril au  23 juin 2013

Le site officiel de Mad Men


[1] « I don’t think I ever wanted to be the man who loves children. But from the moment they’re born, that baby comes out and you act proud and excited, hand out cigars. But you don’t feel anything. Especially if you had a difficult childhood. You want to love them but you don’t. And the fact that you’re faking that feeling makes you wonder if your own father had the same problem. Then one day they get older, and you see them do something and you feel that feeling that you were pretending to have, and it feels like your heart is going to explode

The Flood (épisode 5)

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