Séries

Entrevue avec Martin Winckler, épisode 1

Montréal, mardi 30 juillet 2013. Il est presque dix heures du matin et je me trouve au Parc Lafontaine, l’un des poumons verts de la ville. Je déambule à l’intérieur de cet espace d’une tranquillité incroyable, qui s’érige autour d’un large plan d’eau, observant les joggeurs matinaux, les écureuils et les mamans à poussettes qui se croisent sans se poser plus de questions. A mon tour, je me laisse porter par une sorte de nonchalance qui se traduit par la marche d’un pas léger. Chemin faisant, me revient en mémoire la première de couverture du numéro 29 du magazine Génération Séries. L’actrice Claire Danes y figure. Elle me regarde, avec sa moue juvénile et ses cheveux couleur d’automne, et me prévient tacitement que je vais tomber sous le charme de la série Angela, 15 ans. Mais je ne pense pas à Claire Danes. Indirectement, je pense au monsieur qui m’a fait découvrir la série. Et avec qui j’ai rendez-vous. Jeune adolescent, ce monsieur m’a donné le goût d’écrire alors que j’appréciais déjà celui de lire. Et, alors que j’en regardais énormément depuis mon plus jeune âge, il m’a appris à regarder une série plus qu’à la voir. Avec l’esprit et le cœur. Au fur et à mesure que je continue de marcher, je verbalise intérieurement l’évènement: je vais rencontrer ce monsieur. Je suis content. Presque ému. Parce que je vais converser avec quelqu’un qui, en plus d’être médecin et un romancier reconnu, demeure surtout l’un des pionniers fondamentaux de la critique autour des séries. L’une des raisons même qui m’ont incité à prendre la plume.

Pourquoi se voir au Québec ? Tout simplement par qu’il y vit depuis plus de quatre ans. Et que le hasard du calendrier a voulu que j’y passe mes vacances. Arrivé à destination,  je l’aperçois, à quelques mètres, arrivant à son tour en vélo, posant le pied à terre et enlevant son casque. Il porte un T-Shirt du Prisonnier. Evidemment. A cet instant, il est dix heures pile.  Martin Winckler et moi avons tout le parc pour converser…

Martin Winckler

Quelles étaient les séries que vous regardiez étant enfant ?

J’avais 8 ans lorsque, avec mon frère, nous avons eu la télévision. Nous regardions Zorro, Thierry La Fronde, Rocambole, Janique Aimée, Saturnin Le Canard (rires), Le Manège Enchanté… Je regardais même des trucs que tout le monde a du oublier, comme Les Hommes Volants. Ca durait une demi-heure, c’était l’histoire de sauveteurs qui sautaient en parachutes. Après, j’ai regardé les grands feuilletons de la télévision française: Belphégor, Les Habits Noirs, Les Cinq dernières minutes. J’adorais Les Cinq dernières minutes ; j’ai téléchargé quelques épisodes sur le site de l’INA et c’est vraiment épatant. Je regardais aussi beaucoup Mission: Impossible, Chapeau melon et bottes de cuir, Le Prisonnier, Destination Danger, Les Mystères de l’Ouest.  Puis, à 17 ans, lorsque j’ai passé une année aux Etats-Unis, j’ai découvert Star Trek. A l’époque on ne la voyait pas en France. J’étais fasciné. J’avais déjà vu Star Trek parce que, tous les étés, j’allais en Angleterre passer un mois dans une famille à Londres, et la série passait peu de temps après sa diffusion aux USA.  Pour moi, cela a été un grand choc.

En ce moment – c’est vous dire à quel point je n’en suis pas sorti- je découvre une autre série dérivée de cet univers: Star Trek: Voyager. Il s’avère que j’ai beaucoup collaboré avec Paramount en France pour des conférences ou pour promouvoir la série en tant que journaliste. C’est une série dont je parlais beaucoup sur Télé Câble Hebdo. A mon sens, Nouvelle Génération et Deep Space Nine sont deux chef-d’œuvres…

Même si une intégrale est disponible en DVD, Star Trek reste encore très méconnue en France…

C’est l’exemple de la censure française sur les séries américaines. Star Trek reste tout de même une série qui a été diffusée partout dans le monde. Il y a une raison très précise. Les autres séries qui en sont dérivées sont pareilles mais celle créée par Gene Roddenberry a amorcé le mouvement : Star Trek est une série multiculturelle, pacifiste, antisexiste, antiraciste et diplomatique.

Star Trek
L’équipage original de la série Star Trek (1966/1969)- © CBS/ Paramount.

Cela est encore plus vrai avec Star Trek Nouvelle Génération où ce n’est plus un vaisseau d’exploration mais un vaisseau diplomatique qui ne cesse de recevoir des personnes en pourparlers. C’est aussi vrai pour Star Trek: Deep Space Nine, dans laquelle le récit se dresse après une guerre et une suite d’épurations ethniques, s’inspirant fortement du contexte de l’ancienne Yougoslavie. Mais, lors des années 60, la France y a vu la pire idéologie américaine qui soit ! Ce sont des séries pour lesquelles il faut prendre le temps de les regarder.  Quand Star Trek: Nouvelle Génération est passée sur Canal Jimmy, c’était avec dix ans de retard. Et on était une poignée à la regarder. Tout ça pour dire qu’il y a un décalage extraordinaire…

Elle souffre énormément d’une image kitsch…

Parce que les gens ne l’ont pas regardée. Ou ils l’ont regardée en version française alors qu’elles sont toutes épouvantables. A ce sujet, je viens de lire un article sur une nouvelle traduction du Club des Cinq d’Enid Blyton, traduction appauvrie par rapport à la version originale. Il faut savoir que les traductions des années 50 étaient déjà très caviardées. Alors si c’est appauvri par rapport à cela, que reste-t-il ? C’est typique de cette mentalité française qui consiste à décider à l’avance de ce qui va ennuyer ou non les Français. Il y a un mépris pour le public qui est ahurissant.

Est-ce que c’est cela qui vous a poussé à écrire sur les séries ?

Mission-Impossible-Livre-833672898_MLEn fait, Les éditions du Huitième Art avaient sorti des ouvrages merveilleux sur Le Prisonnier et Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Je leur ai écrit en leur disant: «Si un jour vous faites un nouvel ouvrage sur les séries, faites en un sur Mission: Impossible [1]». Et je leur ai envoyés un synopsis de sept pages qui stipulait comment et pourquoi cette série devait être traitée. Un an plus tard, Alain Carrazé m’appelle : «Nos lecteurs ont élu Mission: Impossible comme sujet du prochain livre[2]. Est-ce que vous voulez le faire ? ». Evidemment j’ai répondu oui. On n’a demandé aucune autorisation à Paramount, on est passé sous le radar. C’est ce qui rend ce livre unique. Je suis heureux de l’avoir fait. Et, comme à l’époque ce n’était pas un marché, ils ont laissé faire. Aujourd’hui il serait impossible de faire de la sorte sans payer des royalties. Par la suite, les éditions m’ont contacté pour collaborer sur deux ouvrages, avec des articles plus courts, autour des grandes séries comme Wiseguy, Code Quantum, NYPD Blue, Star Trek: Nouvelle Génération, Angela 15 ans, Urgences… toutes les fictions qui nous paraissaient novatrices.

Il faut souligner que, à l’époque, on travaillait avec les cassettes que l’on arrivait plus ou moins à se procurer: il n’y avait pas ni de DVD ni Internet. Une série comme Star Trek: Nouvelle Génération, j’ai pu la découvrir grâce à Christophe Petit qui achetait les cassettes en Angleterre. Il s’est passé la même chose pour Law and Order (New York District). A l’époque, France 3 la diffusait en bouche-trou sur sa case horaire, soit à une heure du matin soit à quatre heures de l’après-midi. Et puis, un jour, ils ont décidé de cesser la diffusion. Ce devait être en 1995 – on devait être 1 500 personnes à avoir Internet en France- et j’ai envoyé un appel sur le forum américain de la série en expliquant la situation. Debbie White, une institutrice de l’Illinois, m’a répondu. Pendant dix ans, elle m’a enregistré Law and Order toutes les semaines. Toutes les semaines ! Je ne sais pas si vous vous rendez compte. D’autant plus qu’à un moment, il y avait quatre séries étiquetées Law and Order. 

Puis, ensuite, est arrivé le câble où, avec ma famille, nous avons regardé toutes les séries que diffusaient Canal Jimmy. Et lorsque France 2 et Canal Plus ont réalisé qu’il y avait un potentiel derrière, ils ont tout pris pour eux, ne laissant plus Jimmy diffuser grand chose. C’est Alain Carrazé qui m’a envoyé la cassette du pilote d’Urgences, six mois avant que cela n’arrive en France. J’ai été le premier à écrire un article de fond sur Urgences alors que tout le monde s’en foutait.

Elle était pourtant l’un des programmes phares du dimanche soir…

La série battait le film du dimanche soir sur TF1 ! Mais, de la même manière, on méprisait M6 pour diffuser The X Files ou Buffy. Regardez ce que fait TF1 aujourd’hui: la chaine a quatre fois moins d’audience qu’avant et survit grâce aux séries…[3].

Que pensez-vous de cette « démocratisation parallèle » que permet Internet et tout le flux de découvertes qui l’accompagne par le téléchargement; flux qui se fait, bien souvent, dans l’illégalité ?

Dans l’illégalité oui et non: quand vous achetez un livre et que vous le prêtez, il ne rapporte rien au producteur. Pourtant je sais que chacun de mes livres est lu par trois personnes. Dois-je poursuivre les personnes qui prêtent les livres que j’ai écrit ? Les cassettes audio, c’est pareil: on n’arrêtait pas de copier. Le problème en France, c’est que l’on commercialise quelque chose à l’unique condition que tous les intermédiaires se sucrent: les plateformes de doublage, les annonceurs… Du coup, on diffuse au compte-goutte et plusieurs fois le même épisode avant d’en proposer un de nouveau. Parce qu’on ne veut pas produire. A la télévision française, cela coûte moins cher de diffuser des séries américaines que de produire des séries originales. Produire une série originale qui pourrait être intéressante, cela demande un savoir-faire que les Français n’ont pas puisqu’ils n’ont jamais développé et une ouverture intellectuelle que les Français n’ont pas également puisqu’ils refusent que la télévision parle de sujets qui fâchent.

Il y a donc une hypocrisie extraordinaire. Et un obscurantisme autour de la langue anglaise qui les poussent à faire n’importe quoi. Quand j’étais gamin, je lisais des comic books que j’achetais en Angleterre; ceux qui étaient disponibles en version française étaient amputés, traduits n’importe comment ou redessinés quand il y avait un dessin qui ne plaisait pas à la Commission de Censure. Redessinés !  Les séries ne sont juste qu’une démonstration de tout ceci.  Parce qu’encore une fois, il fallait voir comment on parlait des gens qui regardaient des séries dans les années 90.

Le jour où j’ai reçu le prix du livre Inter pour le roman La maladie de Sachs en 1998,  le journaliste a voulu me titiller gentiment parce que, à la fin du livre, on trouvait des remerciements à John Carter, Buffy ou Lois et Clark. Au lieu de parler de mon bouquin, j’ai expliqué pourquoi j’adorais Urgences et pourquoi elle était une grande série que tous les étudiants en médecine devaient regarder. Plus tard, lorsque j’ai effectué des séances de signatures pour le livre, des personnes sont venues m’embrasser. Elles m’avaient entendues à la radio et me disaient: « Vous ne savez pas à quel point vous nous faites du bien« . Ce à quoi je leur répondais: « Je me fais du bien, je vous fais du bien, on est très content. Et on les emmerde« .

Suite et fin au prochain épisode mardi prochain.

Propos recueillis par Jeoffroy Vincent


[1] L’ouvrage, épuisé, édité en 1993, est accessible ici sur ebay.
[2] A l’époque, Les éditions du Huitième Art fonctionnaient par souscription.
[3] Sans compter ses locomotives d’audience (telles que Joséphine ange gardien), des séries comme Les ExpertsHouse ou Esprits criminels permettent à la chaîne d’obtenir des scores d’audiences moyens entre 5 et 8 millions de téléspectateurs par épisode.

0 comments on “Entrevue avec Martin Winckler, épisode 1

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :