Musique

Nirvana – I miss the comfort of being sad

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© Anton Corijn.

On a beaucoup écrit sur Nirvana. Enormément. En pagaille même. Que ce soient des articles sur le groupe, des livres sur le groupe, des livres usaient du prétexte grunge pour parler du groupe, ou encore des ouvrages au sujet de la scène de Seattle qui, à cette époque, regorgeaient subitement à chaque coin de rue de formations talentueusement méconnues. On a écrit et on a filmé à peu près tout ce qui était possible de l’être. En attendant, bien sûr, de commercialiser le tout. Mais il y a une chose que vous ne savez pas encore. Une chose que je peux dire et révéler, maintenant qu’il y a prescription: il y a vingt ans, ou presque, j’écoutais Nirvana en cachette. Oui, vous avez bien lu. Oh je n’avais pas honte de l’affirmer devant mes amis de l’époque mais je n’osais guère en parler à mes parents. Du reste, je n’osais guère parler de mes goûts musicaux à mes parents. Encore moins ce style de musique. Naïvement, je ne voulais pas qu’ils s’inquiètent que, parce que j’écoutais de la musique torturée (comprenez  torturée pour mon âge), j’allais devenir un type violent. Je le sais c’est idiot. En même temps, on est assez idiot lorsque l’on est un garçon d’une douzaine d’années. Pourtant, vous auriez du me voir à l’époque. Je pense que ça valait son pesant de cacahouètes. M’observer dans ma chambre, là, au pied de mon lit, avec mon poste Panasonic de l’époque, mon casque et ma cassette d’In Utero que j’avais achetée fièrement au marchand du coin. J’écoutais donc Nirvana au casque, en toute discrétion, et muni de deux stylos à la main. Pourquoi ? Pour mimer la rythmique de la batterie de Dave Grohl, évidemment. Et évidemment j’étais à fond. Ridicule sûrement mais à fond.

Il faut dire qu’écouter Kurt Cobain tirer comme un taré sur ses cordes vocales, c’était d’abord tripal. Cathartique. Admirable presque. J’aurais aimé pouvoir rugir comme lui. Milk it, Tourette’s, Scentless Apprentice. Je ne comprenais absolument rien de ce qui se hurlait dans mes écouteurs mais, avec mes deux petits stylos, je m’excitais comme un forcené. Et puis Very ape bon sang, qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? Vous imaginez un groupe français surgir de nulle part et annoncer: « Bonjour, on s’appelle Le Bonheur Absolu et on va vous chanter une chanson qui s’intitule Très simiesque » ? Non ? Moi non plus. Pourtant, ça ne m’empêchait pas d’écouter Nirvana. Tout le temps, tout le temps et plusieurs fois par jour. Plus In Utero que Nevermind d’ailleurs, allez savoir pourquoi. Le matin Serve the servants, le soir All apologies. De temps en temps, pour alterner et calmer le jeu, je mettais le live Unplugged at MTV. Toutefois, j’avais beau être fan du groupe, l’idolâtrer comme n’importe lequel prépubère peut vénérer un groupe de musique à ce stade si ingrat d’une vie, je trouvais que les sessions live de From the muddy banks of the Wishkah étaient relativement brouillonnes. Non, In Utero était parfait. C’était noir, c’était beau, c’était grand. C’était sale, sauvage et poétique. Brut et vaguement underground comme je pensais l’être. Frances Farmer will have her revenge on Seattle, ça sonnait même comme le titre d’un livre que j’avais envie de lire. A l’époque, je n’avais aucune idée de qui était Frances Farmer. D’ailleurs, je passais complètement à côté de la tonalité résolument critique et satirique du disque qui, pourtant, transperce les oreilles de toutes parts. Je m’en foutais presque.

Le sens des paroles, je ne l’ai découvert que plus tard. Beaucoup plus tard. Sans le casque, assumant le son à plein volume, avec le livret dans les mains. Loin de tous les clichés qui se ressassaient entre eux (le plus courant, parce que le plus romantiquement plausible, étant que Kurt Cobain se suicide parce qu’il ne gérait pas le succès), la vérité apparut. Kurt Cobain, donc, n’était peut-être pas un grand guitariste, ni même un parolier de génie, mais il était passé maître dans le second degré, l’irrévérence et l’ironie. Le chanteur voulant même, à un moment donné, pousser le vice et introduire le disque avec une fréquence sonore expérimentale qui provoquerait, sans que l’auditeur ne sache ni comment ni pourquoi, une subite envie de vomir… Voilà voilà.  Si après cette formalité, vous vous sentiez encore l’envie d’acheter un disque de Nirvana, c’est que l’objectif initialement désiré était un échec total.  Artistiquement, Cobain aurait-il pu se surpasser et se dépêtrer de cette étiquette d’artistetorturé-underground-mais-grand-public-que-tous-les-boutonneux-mals-dans-leur-peau-écoutent qui lui collait tant ? Pour embrasser, comme il le voulait, une carrière à la Neil Young ? On ne le saura jamais. Toujours est-il que ce dernier disque – qui devait s’intituler I hate myself and I want to die – est un sacré point final. Etait-il pensé comme tel ? On ne le saura jamais non plus. On s’en fiche, c’est ce qui le rend encore plus précieux. Vingt ans oblige,  il ressort dans une version Deluxe qui n’apportera probablement rien de plus, si ce n’est un peu plus de sous dans la poche des éditeurs nécessiteux.

Pour les autres ? La certitude, la conviction absolue que l’arrêt prématuré du groupe -et le deuil qui s’en est suivi- ne s’est toujours pas comblé. Ni dans le paysage musical contemporain, ni pour celles et ceux qui, comme moi, délaissaient leurs carcasses de petits adolescents timides pour se ragaillardir en compagnie de paumés talentueux. Qui, avec rage et fougue, mettaient de l’émotion plein les tripes sur une période électrique que nous ne maitrisions pas.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

In UteroIn Utero (DGC Records), édition 20ème anniversaire 3CD+DVD, disponible dès le 23 septembre 2013.

Le site officiel de Nirvana

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