Ah, au fait...et Cinéma

Ah, au fait et La vie d’Adèle ?

laviedadele07
© Wild Bunch Distribution

ATTENTION ! L’article qui suit ne contient ni des propos virulents contre Abdellatif Kéchiche (désolé) ni des photos de Léa Seydoux nue (désolé). Pour celles et ceux qui en voudraient, veuillez faire une recherche sur Google. Pour les autres, notamment celles et ceux qui n’ont pas vus le film, sachez que quelques mines de spoilers sont éparpillées ci et là. Si les risques d’explosions sont nuls, certaines révélations minimes peuvent avertir le lecteur d’éventuels détails décisifs.

Enfin. S’asseoir enfin dans un fauteuil de cinéma, laissez l’énorme raz-de-marée pipolémique s’échouer sur le rivage de l’indifférence et de l’oubli, et découvrir enfin le cinquième film d’Abdellatif Kéchiche sur grand écran. Objectivement. Sans le marasme inutile, vain, qui a pourtant fait les choux gras de plusieurs journaux. Pour un peu, on serait passé à côté d’un phénomène de société…

La salle est pleine. Evidemment que la salle est pleine. Il faut dire que le scandale, quel qu’il soit, a toujours attiré le chaland plus qu’une nouvelle Palme d’or. Si ça pousse les gens à voir un film comme La Vie d’Adèle plutôt qu’à végéter devant leur télévision, tant mieux. Le film commence d’ailleurs par un réveil, au matin. Non, il commence par une torpeur puis par une lecture en classe. Ou plutôt par une mauvaise rencontre avec un garçon. Non, en fait, ça commence par un regard dans la rue sur fond de percussions aquatiques. C’est difficile à dire. Le mieux que l’on puisse répondre c’est qu’il commence avec Adèle. Le visage d’Adèle. Adèle et son bonnet. Adèle qui court après son bus pour aller au lycée. Adèle qui regarde, qui écoute, qui mange et qui dort. Son visage plus que son corps, tout près de nous. Adèle, c’est quelqu’un de proche. Non parce qu’elle est filmée de très près mais parce qu’on connecte immédiatement avec elle. Peut-être parce que la manière dont le personnage évolue dans son lycée nous rappelle bien des souvenirs, comme celui de sentir étrangement au centre de l’attention même lorsque personne ne vous regarde. Peut-être aussi parce que c’est quelqu’un de mal à l’aise, qui rougit quand on l’observe et quand on lui dit qu’elle est belle. Adèle cherche une connexion. Tout le temps. Que ce soit avec ses camarades, ses parents, avec la nourriture ou avec une fille. Quelqu’un avec qui on va passer du temps, sans même réaliser que l’heure tourne…

Sensoriel, débordant de turbulences et de vibrations, le cinéma de Kechiche a toujours été une quête bouillonnante d’authentiques. Je dis « authentiques », en le mettant volontairement au pluriel, car on a beaucoup dit du réalisateur qu’il était une sorte de disciple naturaliste du cinéma de Pialat. Jargon de critiques que tout ceci. La vérité, c’est qu’on s’en fiche en fait. En revanche, ce qui reste vrai, c’est que les films de Kechiche ne cherchent jamais à être. Ils sont, et c’est tout. Ils peuvent être tous les adjectifs que vous voulez qu’ils soient mais ils vous happent tous par une radicalité implacable. C’est parfois dur et très pénible à voir, comme dans Vénus Noire. C’est parfois incroyable et majestueux, comme dans La Graine et le Mulet. C’est parfois saoulant et fatiguant, comme dans L’Esquive. Mais tous existent constamment dans une somme formelle d’intransigeance et de justesse. A ce titre, les scènes de sexe entre Emma et Adèle demeurent (et demeureront encore) une source inépuisable de discussion quant à leur utilité, tant elles servent et desservent le film en même temps. Pour l’avoir vu notamment en compagnie de Ramon El Rojo, selon votre éminent épicier mexicain préféré, elles le servent progressivement parce qu’elles sont le point de jonction entre deux univers radicalement différents; Emma est une artiste à l’assise sociale assez élevée qui vit dans un monde purement intellectuel, présenté comme prétentieux, tandis qu’Adèle provient d’un milieu ouvrier, avec un rapport à l’art amoureux et pragmatique. En cela, le sexe n’a pas besoin de paraître, ni de parler un langage ou de servir un discours particulier. Il est intuition, recherche et union dans tout ce que peut donner et offrir la personne. Mais, sans doute par leur durée plus que par sa représentation crue, elles le desservent également parce qu’elles vous sortent brutalement d’une histoire qui joue sur la suggestion, le détail, l’effervescence du réel, et qui n’a pas besoin de s’encombrer de telles démonstrations.

La vie d'AdèleAlors que Le Bleu est une couleur chaude était une bande dessinée tendre (à la conclusion amère toutefois) qui traitait avec douceur le passage fragile de la révélation de l’intimité à l’adolescence, le film de Kéchiche suit la trame de l’histoire développée par Julie Maroh avant de s’en détacher. On a presque envie de dire fidèlement. Le résultat est une oeuvre physique sur la complexité d’une relation amoureuse plus que sur une passion. Sur la transmission interindividuelle entre deux personnes,  couple ou non, et le manque cruel que provoque une rupture. Ne plus sentir la présence de l’autre, sa respiration, son odeur ou son goût. En cela, La vie d’Adèle doit énormément au charisme spontané de la jeune Adèle Exarchopoulos, d’une justesse et d’un engagement sidérant. Face à elle, le personnage de Léa Seydoux paraitra sans doute plus figé et plus travaillé dans son interprétation. Quoiqu’il en soit, et quoique l’on puisse en dire, le bout de chemin parcouru entre ces deux êtres est une expérience de spectateur. Rare et exceptionnelle. Une de celles qui vous travaille bien après la fin de la projection. Une de celles qui nécessite le besoin de revenir progressivement à la réalité avant de faire le point.

Ce qui me fait justement penser à une anecdote survenue juste au sortir de la séance. Tandis que la salle se vidait,  j’ai entendu une fille derrière moi confier à ses copines : « Non mais c’est quoi cette fin là ? Elle vient voir l’expo d’Emma, elles se parlent à peine, puis elle est toute seule dans la rue, elle s’en va et on ne sait rien. On ne sait pas si elles s’aiment encore ou si elles vont continuer chacune de leurs côtés. J’aime pas les fins ouvertes».

J’avais envie de lui répondre : « Mais pauvre naze, c’est bien le principe des fins ouvertes ! En même temps, tu viens de passer 3 heures foudroyantes dans la vie d’une femme. Tu as mangé avec elle, ri avec elle, pleuré avec elle, aimé avec elle et couché avec elle. Tu as été heureux, ému, mal à l’aise, tu l’as presque touchée, tu as été proche comme rarement on peut être proche avec un personnage de fiction. Le tout sans t’ennuyer une seule seconde. Et lorsque tu la vois partir, c’est tout ce que tu trouves à dire ?». A l’heure où j’écris ces lignes, et depuis dimanche dernier, cette fameuse image finale, ainsi que la musique qui l’accompagne, continue encore de résonner dans ma petite tête. Car lorsque les lumières se sont rallumées, je n’avais pas envie de la quitter Adèle. J’avais envie de la suivre dans cette rue et de continuer à vivre avec elle.

à ma douce…

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

La vie d’Adèle (France, 2012, 175 min).

Un film de Abdellatif KECHICHE. Scénario: Abdellatif KECHICHE et Ghalya LACROIX, d’après Le Bleu est une couleur chaude de Julie MAROH – Éditions Glénat. Avec Léa SEYDOUX, Adèle EXARCHOPOULOS, Salim KECHIOUCHE, Mona WALRAVENS, Jérémie LAHEURTE, Alma JODOROWSKI, Aurélien RECOING, Catherine SALÉE, Fanny MAURIN, Benjamin SIKSOU et Sandor FUNTEK.

Le site officiel du film

Sorti au cinéma le 9 octobre 2013

8 comments on “Ah, au fait et La vie d’Adèle ?

  1. Très belle critique. La mienne http://bit.ly/19Zekdm va souvent dans ton sens dans la façon qu’à Kechiche de nous coller au plus près de son personnage avec qui on a l’impression de vivre. Un torrent d’émotions que tu décris très bien. Et tu as raison, elles sont connes tes voisines de derrière.

    J'aime

    • Merci Nicolas,

      Je viens juste d’achever la lecture de la tienne qui, dans le genre, n’est pas mal non plus 🙂

      J’ai bien aimé la façon dont tu as remis le film dans son contexte, celui de candidat privilégié puis adoubé par « les professionnels de la profession » à celui qui demeure, aujourd’hui, l’objet de polémiques très vaines – personnelles à défaut d’être finalement professionnelles- alors qu’en son écrin, ce film, comme tu le qualifies, est une grande oeuvre. Heureusement, le public ne semble pas trop se préoccuper de cela…

      Et oui, mes voisines étaient nulles.

      J'aime

  2. Bonjour ! j’ai bien aimé comment tu parles du cinéma de Kechiche, c’était intéressant 🙂 et moi non plus je ne voulais quitter Adèle.. elle m’accompagne encore alors mon visionnage date d’un mois.
    Je vais aller lire le reste de ton site 🙂
    tiens si tu veux j’ai écris sur le film dans mon blog : http://monpetitcinema.cowblog.fr/la-vie-d-adele-et-moi-2eme-partie-3253140.html
    à bientôt !

    J'aime

    • Salut Mathilde… et merci beaucoup 🙂 Fait rare dans une vie de spectateur, j’ai eu envie de revoir le film en salles peu de temps après. Je ne sais pas si j’aurais le temps et, quand bien même il y a d’autres oeuvres à découvrir, cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une telle émotion. Et depuis presque un mois, ce n’est plus exclusivement mon site mais également celui de Ramon El Rojo et de Valou, mes deux co-blogueurs rédacteurs 😉

      J’irais lire ton billet dès que possible. A bientôt et bonne visite !

      J'aime

  3. critique extrêmement bien mesurée. le reflet de mes pensées mais bien plus joliment dit. Un film unique, beau, grand, grand comme le vrai cinéma français. Une rencontre plus que virtuelle, presque réelle, Adèle!
    Merci Kechiche

    J'aime

    • Bonjour Lounra,
      Je ne sais pas si La Vie d’Adèle est grand comme le vrai cinéma français car je ne saurais dire exactement ce qu’est le « vrai » cinéma français. En tous cas, c’est du grand cinéma 😉 Merci

      J'aime

  4. J’aime aussi aussi beaucoup votre façons de penser, certe je partage le même avis. Je n’ai que 14 ans, et ce film m’a aidée a ouvrir les yeux… La beauté de Kechiche, Léa et Adèle, ma énormément touchée. je ne sais pas ce qui m’empêche d’aller voir ce film, un blocage, suite au traumatisme que je traverse depuis maintenant 2 mois. Celui de vouloir absolument rencontrer Abdélatif et de tout lui déballer. Ma vie. Je sais, que j’ai encore énormément de choses à apprendre, mais ce sentiment me dépasse, me hante, me déchire.
    J’aimerais le voir, juste 1 fois, et lui dire. Je pense que seule moi, peut vraiment comprendre. je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire. En tout cas, très belle façon de penser, je partage le même sentiment.

    Soluna

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :