Musique

Radical Face – Chroniques ébénistes

© Nettwerk

Rien ne laissait présager que le mois de novembre allait commencer avec autre chose que de la pluie morne sur un trottoir dépressif, c’est-à-dire avec un disque pareil. Rien ni personne. Pas même Ben Cooper, ancienne force vocale d’Electric President et actuelle tête pensante multi-instrumentale de Radical Face, cette formation révélée en 2007 avec l’album Ghost, d’où Nikon eut le bon flair d’extraire la chanson Welcome Home pour servir sa cause mercantile. Pourtant, déjà sous le charme de la bonhommie poétique du chanteur, on avait de quoi être conquis avant même de mettre le disque dans la platine. Le disque en question c’est The Branches, deuxième volet du triptyque intitulé The Family Tree, et dont l’ambition artistique n’est autre que de suivre la famille Northcotes (fictive, ne cherchez pas sur Google) sur trois générations. Soit une fresque étalée sur trois albums, depuis les racines jusqu’aux cimes en passant par ces branches au boisé nerveux, sauvage, brut et splendide. Si The Roots, le premier volet n’était pas totalement à la hauteur de ses promesses, The Branches embrasse enfin la fougue et l’aspiration que suscitait un projet de cette ampleur. Impossible de ne pas céder à l’élan virtuose dont fait humblement preuve Ben Cooper, qui réussit à merveille l’union entre le lyrisme des grands sentiments, la notion du temps qui passe et la solennité de ces petites pièces familiales où tout se joue. C’est peu de dire qu’il y a de la vie dans ce disque incroyablement mélodieux, qui s’emplit d’ambiances palpables et de réminiscences sensorielles, rendant de fait les protagonistes dont il est question incroyablement vivants, sans que jamais le concept artistique du chanteur n’écrase de tout son poids l’intimité mise en relief. Ce troisième coup de maître de Radical Face s’érige donc autour d’un esprit littéraire et cinématographique évident, quelque part entre John Steinbeck, Michael Cimino et Simon & Garfunkel, sur lequel vogue un romantisme initiatique poignant. Classique certes mais d’une force rare.

En effet, The Branches suit le périple existentiel d’un jeune homme quittant un foyer familial dont il est plus ou moins rejeté pour se jeter dans le grand inconnu. Avec un sens poussé de la narration et du détail, Cooper rabote quasiment tous les codes du folk dont l’appétence soigneuse n’a d’égale que la dextérité de les mettre en chair et en son; entre deux chansons atmosphériques, on y entend le vent s’engouffrer dans les coins et les portes grincer. Mieux: on voit, on perçoit, on ressent. En chemin, entre murmures célestes et respirations douces, il sera question de souvenirs, d’images fortes et décisives surgies de l’enfance, de douleurs, de joie et de départ à la guerre. La dernière partie, depuis Letters Home jusqu’à We all go the same (magnifique et onirique conclusion exécutée à l’harmonium), évoque clairement l’incandescente et funeste beauté du Dormeur du Val de l’ami Rimbaud. Oui, exactement, rien que ça. S’il est impossible de fixer l’histoire morcelée sur une période temporelle précise, c’est probablement parce que, dans son accumulation communes de détails événementiels que l’on saisit tous plus ou moins de la même façon, l’Histoire se répète plus ou moins de la même manière. Pour le pire et pour le meilleur. Dans les bons choix comme dans les erreurs. Tout ce qui compte à la fin, rappelle le disque, n’est finalement pas la conclusion de nos différents périples, mais bel et bien la trajectoire du périple en lui-même. Celle que l’on décide de faire pousser à la source de nos origines. Ce que l’on oubliera et ce que l’on retiendra, lorsque l’on rendra notre tout dernier souffle.

En somme, c’est peu comme si l’ébénisterie aussi était un humanisme. Ou, si vous préférez, et pour périphraser le poète, « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain /Cueillez dès aujourd’hui les branches de la vie« . Oui, il va être beau finalement, ce mois de novembre.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

Radical Face, The Family Tree: The Branches (Nettwerk), disponible depuis le 4 novembre 2013. En écoute ici.

Le site officiel de Radical Face

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