Cinéma Ecran Totem

Du grand écran. Du chant, de la profondeur et du champ

Gravity : space oddity

Donc, non, on vous rassure tout de suite, Gravity n’est pas le chef-d’oeuvre annoncé quasiment par toutes les critiques dithyrambiques que vous avez pu feuilleter sur un banc de gare en attendant votre train. Passons sur les comparaisons avec 2001, déplacées et totalement hors de propos, Cuaron ne cherchant même pas à singer Kubrick. Assurément son Gravity est un tour de force technique monumental très abouti (honnêtement, il faudrait être de très mauvaise foi pour dire le contraire) et aux trois premiers quarts d’heures littéralement impressionnants. Rien que pour cette première moitié hallucinante, virtuose et vertigineuse, il est nécessaire de faire le déplacement sur un grand écran digne de ce nom. Certes pour payer un peu plus cher que d’habitude – afin d’éprouver ce que l’on passe le plus clair de notre temps à éviter (terreur, malaise, apnée)- mais ça en vaut chaque centime d’euros. Parce que, sans rire, plus que l’utilisation intelligente d’une 3D pleine de profondeur, réussir à faire éprouver pleinement au spectateur la solitude et la sensation d’abîme associé au choix de Sandra Bullock comme point d’empathie, c’est indéniablement l’autre tour de force de ce film phénomène. La suite, certes prenante et efficace, aurait gagnée à dériver de sa logique symboliste, lourdement surlignée, pour conquérir une émotion satellite qui reste en sourdine. Dommageable ? Exactement. A ce titre, on ne vous servira pas un plat indigeste et réflexif quant à ces fameuses dernières minutes; néanmoins, peu importe ce que l’on peut penser, c’est une expérience de spectateur qui fera date.

Oui oui. Ben quoi ? Vous connaissez beaucoup de films où l’on vous jette dans le vide tout en restant sur votre fauteuil ?

Inside Llewyn Davis : folk odyssey

Frères chéris par la critique hexagonale – et, reconnaissons-le, largement surestimés ces dernières années – il y avait bien longtemps que les Coen n’avaient pas offert un film aussi réussi. Alors que leurs dernières productions ressemblaient davantage à une accumulation de potacheries sympathiques entrecoupées de digressions littéraires, Joel et Ethan font preuve ici d’une étonnante humilité. On n’ira pas jusqu’à dire recul tant on retrouve pourtant les mêmes thématiques que dans leurs précédentes réalisations : des personnages piégés dans des situations absurdes, le poids tragique d’une lose qui vous colle aux basques, un running gag existentiel et la musique comme chef d’orchestre d’une odyssée brinquebalante. Enoncé de la sorte, rien de neuf pour les Coen Brothers. La routine presque.

Sauf que… Plutôt qu’à chercher à nous arracher  des rires étouffés, les deux frangins accompagnent leur héros en le soutenant bras dessus bras dessous dans sa quête vers une impossible renommée. Plutôt que de se moquer gentiment de ces perdants magnifiques, comme ils le font d’habitude et grâce auxquels ils ont acquis leurs galons de cinéastes respectés, les Coen épousent avec une rare tendresse l’itinéraire d’un mec ultra talentueux qui ne décollera jamais. De mémoire, je crois que c’est la première fois que je suis autant touché par un de leurs films. Est-ce parce que je n’en attendais pas autant que je considère Inside Llewyn Davis comme une réussite qui mérite, à juste titre, tous les jolis éloges qu’il remporte ? Sans doute…

Snowpiercer – Le Transperceneige : fast and furious

Sur le papier ? L’adaptation d’une bande dessinée dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à la sortie du film. Une situation classique (la survie de l’espèce humaine dans le futur) transposée dans un huis clos inattendu (un train gigantesque, sorte de variation ferroviaire de l’Arche de Noé). A l’arrivée, un machin assez long, construit sur une répétition pénible d’étapes à la violence redondante, faisant de toute évidence office de remplissage dramatique. Un machin informe donc, qui ne suscite aucune émotion chez un spectateur totalement distancié de la révolution à laquelle il assiste, et qui s’empare jamais vraiment du cynisme amer et ambigu de son véritable sujet: la place de l’individu dans une société empirique.

D’aucuns voient là une démonstration de force cinématographique, de mise en scène et d’inventivité. On peut, aussi, y voir une série B franchement mal fichue, à peine jouée de manière moyenne,  affolant bizarrement des journalistes visiblement en mal de sensations, et qui n’a que pour seul mérite celui d’aller jeter un coup d’oeil curieux à la BD. Histoire de voir si quelque chose mérite d’être sauvé dans ce fatras sur rail qui fonce droit vers nulle part.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

Gravity (Etats-Unis, Royaume-Uni, 2013. 91 min). Réalisé par Alfonso Cuarón. En salles depuis le 23 octobre 2013.
Inside Llewyn Davis (Etats-Unis, France, 2013. 105 min). Réalisé par Joel et Ethan Coen. En salles depuis le 6 novembre 2013.
Snowpiercer, le Transperceneige (Corée du Sud, Etats-Unis, France, 2013. 126 min). Réalisé par Bong Joon-ho. En salles depuis le 30 octobre 2013.

6 comments on “Du grand écran. Du chant, de la profondeur et du champ

  1. Evidemment, dès qu’un film un peu intelligent se passe dans l’espace, on nous ressort la comparaison avec « 2001 ». Gravity en est à l’opposé. Peut-on d’ailleurs vraiment parler de science-fiction ici ?
    Il faudrait plutôt le comparer à « Apollo 13 » de Ron Howard et dans une moindre mesure à l’excellent « Etoffe des héros ».

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    • C’est de l’esbrouffe critique, rien de plus 😉 Personne, honnêtement, n’arrive à la cheville et à l’exigence de Kubrick aujourd’hui. Faut pas déconner non plus… Je te rejoins pleinement: à mon sens Gravity n’est pas de la SF, plus un drame à suspense… qui réussit davantage dans le suspense et la terreur que dans le drame :). N’ayant pas encore vu L’étoffe (classique des années 80 pourtant), je te répondrais qu’on peut le comparer à Apollo 13 uniquement pour sa trajectoire autour de la survie. Parce que, sinon, la réal de Ron Howard, franchement, ce n’est pas du même niveau 😉

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      • Pas du même niveau que Ron Howard en effet (même si Howard n’est pas un manchot et sait être efficace.
        J’oubliais « Armageddon ». Ca c’est du ciné, Michael Bay quel artiste, quel visionnaire… Beaucoup mieux que Kubrick ! 😀

        Sinon, blague à part, il FAUT voir ‘L’étoffe ». Sur le sujet de la conquête spatiale, y a pas mieux !

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  2. Je m’étais méfié des critiques dithyrambiques entourant le film (marre de me faire avoir), mais au final, j’ai moi aussi utilisé le mot « chef-d’oeuvre » pour en parler dans la critique que j’ai écrite. Du moins… en ce qui concerne la réalisation et la mise en scène. Pour moi, Gravity est bien plus qu’un « tour de force technique », il apporte quelque chose de jamais vu (ou en tout cas de très rare) en ce qui concerne l’immersion du spectateur. Le travail et la réflexion sur le montage sonore par exemple, c’est assez unique. Je pense que c’est ce qui vaut à Gravity ces critiques positives, parce que c’est sûr que sur le fond, il n’ a rien de renversant.

    C’est aussi ce qui distingue aussi, à mon avis, Gravity de Pacific Rim, qui n’est lui qu’une grosse démonstration technique. Certes, avec le génie de Guillermo del Toro.

    Sinon c’est vrai qu’on parle souvent de Gravity comme de la SF, mais ce n’en est pas. Jamais vu non plus l’étoffe, je vais me le procurer!

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    • Concernant l’immersion du spectateur, c’est certain: les plans en vue subjective, notamment ceux du début, sont terrifiants. Ahurissants. Je n’ose même pas tenter l’expérience de revoir le film en dehors d’un grand écran, j’aurais l’impression de ne pas voir la même chose. Car le fait de qualifier le film de « tour de force technique » n’est pas nécessairement négatif : le travail autour du son et du montage, comme tu l’avances, demeure impressionnant. Tu finis par oublier que tu es dans une salle de cinéma. Je me souviens que j’étais tellement crispé que j’en avais le vertige et la peur permanente de me prendre des débris 😉

      Ensuite, oui, sur le fond, Gravity n’a rien de renversant. Et c’est vraiment là que le film aurait sûrement gagné le label « chef-d’oeuvre » que tant de critiques lui ont attribué: si la psyché du personnage de Sandra Bullock avait été brossé correctement, et si, surtout, son personnage cessait (notamment à la fin) de parler pour laisser le champ libre à l’immensité et au silence, je pense que l’émotion aurait eu plus de place.

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      • Oui je suis d’accord. Espérons que Cuaron fasse aussi bien sur le fond que sur la forme la prochaine fois! 🙂

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