Séries

Hell on Wheels – Le dire c’est bien mais le fer c’est mieux

© AMC

H comme Histoire et Héros

On a coutume de dire que les Etats-Unis demeure un territoire à l’histoire plus courte que la plupart des autres pays du monde. Avec deux siècles d’existence, l’Amérique est une jeune dame au regard de celle que l’on surnomme « la Vieille Europe ». La capacité des fictions américaines à parler de ses grands mouvements qui ont traversé et construit leur contrée s’en ressent. Car si, à la télévision, la série américaine a embrassé les mythes fondateurs de son pays, principalement des périodes de conflits (la conquête de l’Ouest, la Prohibition, la guerre du Vietnam), elle a longtemps cherché le ton juste pour parler de l’Histoire avec un grand H. Peut-être parce qu’elle ne possède pas encore de recul suffisant face à sa propre existence. Et, quelque part, on pourrait même affirmer qu’elle le cherche toujours. Les stigmates de la Seconde Guerre Mondiale étant encore présentes, les séries américaines se font alors la caution glorieuse des ancêtres de la nation. N’échappant pas toujours à un certain embellissement, notamment au sujet de l’arrivée des premiers colons, l’archétype du héros américain est alors rapidement façonné dans un moule aux recoins ultra positifs, et cela dès les années 50. A regarder des séries telles que Bonanza, Rawhide ou, plus tard, La Grande Vallée, on se dit qu’on ne peut guère en vouloir à ce brave cow-boy bien sous tous rapports de vouloir déloger le vil Indien hors de son tipi. Après tout, on ne regarde pas Les aventures de Rintintin en espérant y trouvant quelques rudiments d’explications au sujet de la guerre de Sécession: l’atmosphère y est bon enfant, sans aucune autre volonté recherchée que celle de divertir pour oublier les heures sombres du passé…

Il faudra attendre l’arrivée de Steve McQueen pour insuffler, avec Au nom de la loi, une relative ambigüité dans la représentation du héros télévisé. Avec Josh Randall, Steve McQueen représente pour la première fois à l’écran un personnage principal qui n’est ni un justicier ni un cow-boy mais un chasseur de primes. Soit quelqu’un d’uniquement motivé par l’appât du gain et qui ne répond qu’à son propre code. On minimisera tout de même le discours voulant que ce brave Josh soit le premier anti-héros des séries télévisées : Au nom de la loi reste une série très droite dans sa morale; Josh Randall n’hésitant pas à remettre en cause l’avis de recherche du coupable qu’il poursuit si, par exemple, ce dernier est accusé à tort. Avec sa fameuse Winchester 73, en dépit de la controverse que sa profession peut inspirer, Josh Randall demeure un héros qui, malgré tout, traque la vérité plus que les criminels.

Faux paria mais vrai héros, Cullen Bohannon [1], le personnage principal de Hell on Wheels , évoque Josh Randal à plusieurs reprises. Plus que L’Homme sans nom incarné par Eastwood, ne serait-ce que parce que la série se centre sur une histoire de vengeance. Ancien soldat confédéré, Bohannon rentre chez lui après la guerre de Sécession, et trouve sa femme et son fils assassinés. Lancé dans une quête qui lui permettrait de retrouver les meutriers de sa femme, il remonte les traces de ses derniers jusqu’à un chantier de construction ferroviaire surnommé…Hell on Wheels [2]. Bohannon partage également quelques similitudes avec Blueberry, figure légendaire de la bande dessinée développée par Charlier et Giraud. Tout comme Blueberry, Bohannon est un sudiste, expatrié de ses terres pour tenter de trouver la vérité; à la différence près que Blueberry est un personnage accusé d’un crime qu’il n’a pas commis. S’il ne paye pas de mine de prime abord (les mauvaises langues pourraient même aisément pointer sa psychologie caricaturale), il est intéressant de voir comment Bohannon freine des quatre fers l’essor pris par les anti-héros dans les séries depuis la dernière décennie.

L’élégance de l’Ouest terne

A ses débuts, on a beaucoup reproché à la série développée par Joe Gayton et Tony Gayton de ne pas être à la hauteur de Deadwood, dernier western télévisée ayant fait date. Si David Milch avait fait de Deadwood une représentation métaphorique, et ambitieuse, quant aux origines crasses des Etats-Unis, sa série fut verbeuse avant tout. Certes on y boit et on jure beaucoup. Oui, on y croise des trognes et des personnages mémorables, qui n’hésitent pas à en venir aux mains ou à se trancher la gorge pour un mot formulé de travers. Mais, aussi paradoxal que cela puisse l’être, Deadwood n’est pas un western au sens cliché du terme : son intérêt ne résidait pas dans les duels au pistolet et  les démonstrations de virtuosité à la gâchette; tous absents par ailleurs. Finalement, Deadwood parlait des origines d’un pays bâti sur des fondations boueuses et sanguinaires, et qui se complaisait dans sa bêtise.

Avec une réussite tout à fait différente, qui se concrétise au fur et à mesure qu’elle se déploie, Hell on Wheels  n’hésite pas à suivre des rails iconiques dont le tracé reste volontairement familier du spectateur. C’est une relecture qui ne cherche pas à révolutionner le genre mais qui, pourtant, l’accomplit avec une main d’oeuvre plus qu’honorable. La série réussit même à joindre les deux pans cités au début de cette note, à savoir la lecture historique d’un mythe fondateur (la construction du chemin de fer) et une trame feuilletonnante classique. Le tout sans tomber dans la pédagogie ou la démonstration. Si elle privilégie d’abord la forme avant le fond, Hell on Wheels effleure plusieurs sujets forts de l’époque qu’elle explore et gagne progressivement en densité. Alors qu’on pourrait lui reprocher une propension à faire de sa mise en scène une suite d’illustrations et de poncifs (ah, ces verres d’alcool que l’on avale comme du sirop), la peinture que la série finit par proposer n’épargne rien ni personne. Ni la condition précaire des ouvriers et des prostituées, ni l’expropriation des Indiens, ni le racisme ordinaire ou la spéculation, seule victorieuse qui se fraye toujours un chemin dans le coeur des hommes. Y compris dans la misère la plus noire. Ajoutez à cela une bande son qui caresse l’oreille dans le sens de l’americana, quelques seconds rôles efficaces et bien campés ( Thomas Durant, Le Suédois, Révérend Cole), et vous obtenez un divertissement…élégiaque ? Non. Elégant ? Assurément.

[1]: Incarné par Anson Mount, acteur inconnu au bataillon et au physique quasi similaire à celui de Viggo Mortensen dans Le Seigneur des Anneaux.
[2] : D’où, forcément et vous l’avez compris puisque vous suivez encore, le titre de la série.

Jeoffroy Vincent

A bon entendeur

Hell on Wheels : L’Enfer de l’ouest (USA. 2011- 3 saisons, toujours en production). Série télévisée américaine créée par Joe Gayton et Tony Gayton, diffusée depuis le 6 novembre 2011 sur la chaîne AMC.

Avec Anson Mount  : Cullen Bohannon, Common : Elam Ferguson, Colm Meaney  : Thomas « Doc » DurantChristopher Heyerdahl: Thor Gundersen « le Suédois » et Robin McLeavy: Eva.

Saisons 1 et 2 disponibles en DVD.

Le site officiel de Hell on Wheels

0 comments on “Hell on Wheels – Le dire c’est bien mais le fer c’est mieux

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :