Séries True Detective

True Detective (saison 1 ) – Cette énigme que l’on appelle monde

Une réussite critique et publique

Les astres sont parfois bien alignés. En 2014, pendant son discours des Oscars, en costume classe blancheur, la statuette du meilleur acteur à la main et le sourire étincelant aux lèvres, Matthew McConaughey a remercié le Tout-Puissant. Il faut dire que, quand un tel sacre médiatique arrive, c’est-à-dire simultanément à la télévision et au cinéma, il y a de quoi croire à sa bonne étoile. S’il a bien commencé sa carrière sous la houlette bienveillante de cinéastes tels que Richard Linklater, John Sayles ou Steven Spielberg, avant d’être une nouvelle fois l’homme du moment, il aura passé une décennie à bronzer sur les plages, soigner les boucles de sa chevelure et exposer ses biscoteaux dans des bluettes romantiques qui n’alimentaient que l’intérêt de ses admiratrices.  Et, éventuellement, les fantasmes inavoués de son collecteur d’impôts. Des productions qui lui valurent -parfois injustement- l’exact opposé des éloges qui pleuvent actuellement sur sa personne. Parce que, et sans vouloir remettre en question la présence à l’écran de son camarade Woody Harrelson ni les qualités évidentes d’écritures de Nic Pizzolato et celles de la mise en scène de Cary Fukunaga, indéniablement, Matthew McConaughey porte la première saison de True Detective sur ses larges épaules texanes, dégagées de toutes fantaisies capillaires. Que ce soit le ton, le regard, la voix, ou la façon de se mouvoir, tout dans son interprétation du détective Rust Cohle est excellent. Oui, sans trop en rajouter, on peut dire que l’acteur est touché par la grâce divine.

La réussite de True Detective n’était pas gagnée d’avance. Même dans un contexte aussi compétitif que ne l’est la production des séries, ce n’est pas en avançant pêle-mêle le nom de deux stars hollywoodiennes et en toquant aux portes du gérant d’HBO pour proposer à ce dernier de les réunir à l’écran dans un polar que le tour est joué: Dustin Hoffman, Michael Mann et l’annulation brutale de Luck s’en souviennent encore. Bon, dans un premier temps, il est certain que le spectateur va se précipiter devant son écran (d’ordinateur, de smartphone, de télévision) pour regarder le projet avant tout pour les acteurs cités ci-dessus.

On ne regarde pas une série pour les labels qualités qu’elle affiche, on regarde une série pour la façon dont on nous raconte des histoires; le reste, comme dirait l’autre, ce n’est que du bonus. Peu importe même si ce que l’on nous raconte est familier: dans un registre tel que celui du polar, il ne faut pas nécessairement chercher à révolutionner les codes. Ce que l’on va apprécier est à la fois ce qui est rapidement identifiable (un duo de détectives que tout oppose et que tout rapproche) et ce qui se trouve ailleurs (l’ambiance, les caractéristiques des personnages ou le mystère qui se déploie). Souvent d’ailleurs, si la résolution d’une enquête est un objectif qui permet de fidéliser le spectateur chaque semaine, elle ne peut se contenter d’être la seule finalité de la dite histoire. Celle de la première saison de True Detective prend son temps.

Avant même de reconnaître la subtilité de son écriture, qui finit par se déployer et prend une ampleur de plus en plus resserrée, la première réussite de cette série- celle pour laquelle on s’empresse de l’apprécier – est la concrétisation des promesses de son casting. Avec de jolies partitions, Harrelson et McConaughey claironnent chacun à cœur joie et sans fausses notes. Les voir ensemble, et aussi investis, est un plaisir immédiat qui fait oublier les paresses du pilote. La deuxième preuve de réussite, celle qui embrasse le spectateur dans une étreinte formelle élégante et séductrice, demeure la maîtrise incontestable de sa réalisation, à la fois discrète et virtuose. On s’est beaucoup enthousiasmé, à raison, autour du plan séquence de Who goes there, sorte de tour de force digne de Michael Mann, mais la poursuite finale qui clôture le dernier épisode est également un morceau de bravoure stylistique aussi impressionnant que terrifiant. Le secret du triomphe public et critique qui entoura la première saison de True Detective est donc là, dans le fait de vouloir (re)transposer à la télévision un genre littéraire qui a fait recette sur grand écran… avec l’illusion du cinéma.

 

Le cœur et la rouille. L’humanité et le temps

L’histoire de True Detective tient en huit épisodes et autant de mots qu’il n’en faut pour le dire. Elle est à la fois resserrée sur elle-même et s’étale paradoxalement sur une période de presque vingt ans. D’abord il y a un meurtre. Et comme il y a un meurtre, il y a une enquête. CQFD, certes. Mais par bien des aspects, ce n’est pas ce qui prime.

Si l’enquête autour du meurtre de Dora Lange tient habilement en haleine, plus que l’attente de sa résolution, la première saison de True Detective tient davantage du conte que du polar. Il y a des monstres, des obstacles, des forêts et des ronces énormes, des impasses, une quête dans laquelle deux princes au charme atypique se battent pour l’honneur d’une défunte dont tout le monde, à la longue, finit par se contrefiche. L’enquête qui immerge ces deux individualités distinctes que sont Rust Cohle le taciturne et Marty Hart l’électrique au sein de la communauté louisianaise (dans ce tout ce qu’elle a de folklorique, de corrompu et de sombre) est, honnêtement, presque un postulat de départ. Un postulat qui reste brillamment exécuté en soi mais qui débouche finalement sur une relecture classique autour de l’éternel combat entre le Bien et le Mal. Ce combat prend ici une forme qui ne se perçoit réellement qu’à sa conclusion, ne serait-ce parce que la série joue en permanence sur l’ambiguïté de chacune des personnalités présentes à l’écran, et sur la possibilité qu’ont ces dernières de se laisser séduire par le Mal. Le Mal y est d’ailleurs perçu comme un ennemi multiforme, qui se cache où il peut, et qui ne reste jamais totalement invaincu. La vision de l’humanité telle que la dépeint True Detective est donc celle d’une stabilité précaire, qui ne doit son salut qu’à des moments de sursaut presque involontaires de la part des êtres qui la composent.

Rust est un personnage dont l’apathie est revendiquée dès le départ; s’il veut avoir le fin mot de l’histoire, c’est uniquement parce qu’il excelle à son job. Parce qu’il est perfectionniste jusqu’au bout du stylo qu’il utilise pour griffonner sur son cahier. Marty, s’il reste tout aussi fragile et bourré d’imperfections, est un type qui ne demande finalement qu’à être porté vers le haut. Quelque part, même s’il s’inscrit dans un canevas devenu stéréotypé, leur duo débouche sur un parcours mutuel ultra complémentaire où l’un ne choisit pas forcément d’aider l’autre; c’est la force des choses qui les y incite. Celle du temps qui, inexorablement, les pousse à faire équipe. La narration ne cesse de jouer sur l’aspect cyclique (nietzschéen) des évènements, de leur redondance et de leur récurrence; moult détails, allusions et même hallucinations fourmillent à foison au cours de ces huit épisodes. Mais rassurez-vous, cette première saison possède bel et bien une résolution. Une résolution qui joue sur les attentes et qui s’exécute dans un dernier acte d’anthologie. Elle a même lieu dans un décor aux accents fantastiques et pourtant ultra réalistes. Une fois de plus, ce n’est pas ce qui prime. Ce qui prime sont les toutes dernières minutes, qui font la somme de ces deux tempéraments solitaires qui ont fini par créer une drôle d’association. Celle du cœur et de la rouille. Après tout, pour le Bien de l’Humanité, on se bat avec les armes que l’on peut. Et ce combat là n’a pas de fin.

True Detective (HBO, USA, 2 saisons, 16 épisodes – 2014/en cours de production)

Série créée et écrite par Nic Pizzolatto et réalisée par Cary Fukunaga.
Avec Matthew McConaughey, Woody Harrelson, Michelle MonaghanMichael Potts etTory Kittles.

Saison 1: 🙂 🙂 🙂

Le site officiel

(c) photos: HBO

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