Aladdin – Magique, ébouriffant, génial

Les plus jeunes des lecteurs ne s’en rendent peut-être pas compte mais lorsque est sorti Taram et le chaudron magique en 1985, ce fut un choc. En dehors des difficultés de production (liées, principalement, à des problématiques de droit pour adapter Les Chroniques de Prydain dont le film est tiré), rarement les studios Disney s’étaient écartés à ce point du modèle de dessins animés familiaux, rassurants, chantés, parfois effrayants mais toujours confortables, qui faisaient leur réputation depuis des décennies. On y reviendra sans doute de manière plus approfondie à l’avenir mais on ne mesure pas à quel point Taram reste un film d’animation formellement ambitieux, à la narration certes chaotique, mais d’une noirceur si inhabituelle qu’il traumatisa une bonne génération de spectateurs et fut, en toute logique, un échec commercial retentissant.

(c) Disney

Histoire de redorer leur blason et de revenir à quelque chose de plus traditionnel, Disney amorcera immédiatement l’année suivante Basil, détective privé, tentative louable et, au demeurant, très réussie, pour rapatrier les têtes blondes qui, finalement, lui préféreront Fievel et le Nouveau Monde, sorti la même année. Tant et si bien que, au début des années 90, en dépit des succès que furent La Belle et la Bête ou La Petite Sirène, les studios cherchent encore le film qui va les remettre sur les rails. Arrive alors un projet pensé à la base pour être une comédie musicale. Et qui va devenir,  sous la houlette du duo de briscards que sont John Musker et Ron Clements, une parfaite réussite artistique et commerciale. Une histoire tirée du plus illustre recueil de contes de tous les temps et qui devient, par l’intermédiaire de Terry Rossio et Ted Elliott, futures plumes de Shrek ou de la franchise Pirates des Caraïbes, un carnaval de couleurs pétillantes dans lequel se croisent un brigand rêvant de palais, une princesse voulant s’émanciper, un vizir ambitieux, un perroquet déplumé, un singe parlant comme Donald et une tornade métamorphe aux pouvoirs lui permettant d’exaucer trois souhaits à qui le sortirait de sa lampe. A la mécanique romantique, agréablement mièvre, qui empêche fatalement Aladdin et Jasmin de sortir de leur rang d’amoureux transis, les deux scénaristes insufflent donc en parallèle une rythmique de doux-dingues entrecoupée de saccades joyeusement cartoonesques.

En somme, cela fuse, ça balance et ça cadence du tonnerre à Agrabah, décor enchanté de ce célèbre épisode revisité des Mille et Une Nuits. Comme souvent dans les productions Disney, entre deux chansons fleur bleue (ah, difficile de ne pas oublier ce Rêve de la même couleur…), les seconds rôles – Iago et Jafar en tête – font tout le sel du film.

(c) Disney

Iago et Jafar forment un duo au moins aussi drôle que ne l’est Crochet et Mouche dans Peter Pan de 1953. Il fait feu de tout bois sur un principe de comédie qui repose, lui aussi, depuis la Nuit des Temps: l’association des contraires. Tandis que Jafar est un sournois comploteur à la diction grave et à la placide vilénie, Iago s’égosille, se déplume, s’ébouriffe, se fait écraser, étrangler ou malmener de diverses façons (que cela soit par son maitre ou par la force des situations). Voir et entendre ses deux larrons à l’œuvre est un vrai régal de spectateur, au point que leur pouvoir d’attraction et leurs dialogues ciselés en éclipsent les tourments de deux tourtereaux principaux, quasiment en retrait.

(c) Disney

Et puis il y a – en même temps comment l’oublier ? – le personnage du Génie, doublé, dans la version originale, par un Robin Williams au sommet de sa forme. Sorti tout droit de l’univers de Tex Avery, cette tornade en mutation permanente est une rafale comique, un tour de force à lui seul, à la fois déclinaison brillante du talent démentiel d’improvisation qu’était le comédien américain (capable d’enchainer avec adresse les imitations comme les calembours) et incroyable démonstration virtuose de la technicité des animateurs. Un personnage fort, véritable réécriture de la figure initiale au point qu’il est aujourd’hui plus que difficile de se le représenter autrement que sans ses traits massifs et ses anneaux de force. Autant d’éléments, donc, qui font non seulement d’Aladdin un must en soi, et probablement la dernière réussite artistique traditionnelle des Walt Disney Pictures avant la transition vers le numérique vers le milieu des années 90.

QUELQUES RÉFLEXIONS SUPPLÉMENTAIRES: 

  • L’introduction du film avec le Colporteur (sur lequel certains théorisent qu’il n’est rien d’autre que le Génie devenu forme humaine) est une merveille d’entrée en matière, en plus d’épouser merveilleusement le principe d’oralité du conte.
  • Emboîtant le pas à La Petite Sirène, les traits des dessins demeurent davantage aseptisés, moins travaillés que par le passé, mais beaucoup plus soignés que ne le seront d’autres futures productions (Hercule, Le Bossu de Notre-Dame ou encore Tarzan).
  • Le film sera un tel succès que deux suites direct to video, honnêtes mais dispensables, sortiront dans la foulée: Le Retour de Jafar et Aladdin, roi des voleurs.
  • La réédition du film en Bluray est somptueuse et illustre qu’Aladdin supporte parfaitement le poids des ans.

**** Aladdin (USA, 1992, 87 minutes).
Réalisé par John Musker et Ron Clements.
Disponible en DVD et Bluray.

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