Mindhunter – Le Mal est mon interlocuteur

(c) Netflix

Les années 70 (et dans une autre mesure les années 80) ont actuellement le vent en poupe dans les séries américaines: Quarry, I’m dying up here, The Deuce sont récemment revenues, chacune à leurs manières, sur cette période d’ébullition culturelle particulièrement marquée par les soubresauts historiques avoisinants ; le Vietnam et le Watergate n’étant que quelques-uns des jalons écornant sévèrement l’envers du rêve américain. D’une certaine façon, Mindhunter emboite le pas à cette mouvance, dans le sens où ce qu’elle révèle de son pays primerait presque autant que ce qu’elle raconte comme histoire. C’en est presque flagrant tout au long des dix épisodes qui constituent cette solide première saison de la série développée par Joe Penhall et David Fincher: la topographie d’une Amérique désorientée entre la génération des vétérans de la Seconde Guerre Mondiale et celle qui la suit – respectivement incarnée à l’écran par Bill Tench (Holt McCallany) et Holden Ford (Jonathan Groff) – au cœur de laquelle le spectateur peine à distinguer ce qui diffère une ville d’une autre et, ce, malgré les gigantesques indications géographiques qui s’impriment sur l’entièreté de l’écran. C’est à une forme de transition que le spectateur est convié, et le travail de profilage qu’Holden compte mener à bien se heurte à d’un autre temps.

D’une certaine façon donc, Mindhunter emboite le pas à cette mouvance, mais d’une certaine façon seulement. Car les lieux de l’action sont tous confinés à leur plus simple utilité: des bureaux, situés pour la plupart au sous-sol, des salles de réunions, des chambres de motel à l’éclairage tamisé, des comptoirs de bars, parfois bondés parfois complètement déserts. Et, entre ces lieux, des personnages (deux, trois, parfois quatre, cinq, mais jamais plus) qui parlent. Cela rend alors le contexte de l’époque quasiment anecdotique puisque s’inscrivant au fur et à mesure de détails discrets,tels que le choix de la décoration intérieure, la musique, les voitures parquées, l’absence de portables, l’utilisation de diapositives, auxquels on accorde une vague attention. Pour le reste, la série possède ce je ne sais quoi d’atemporel qui la place complètement à part des fictions susnommées (voire du reste des sorties de cette rentrée) pour la simple et bonne raison que le Mal existe depuis la nuit des Temps et que le cœur de la série se trouve là: dans ces détails où le Diable est censé se fourrer.

(c) Netflix

De par sa filmographie plus qu’éloquente à ce sujet (Seven, Zodiac, Millenimum), il serait donc tentant d’avancer que David Fincher revient à la figure du serial killer pour continuer sa réflexion thématique autour de la violence. Certes, il y a de cela dans Mindhunter, qui porte en elle l’évidente empreinte visuelle du cinéaste, mais la série ne s’éparpille pas pour autant dans une extravagante stylisation ou un sensationnalisme échevelé. Au contraire, Mindhunter est posée. Concise. Studieuse. Passionnante. Passionnante parce qu’elle fait le pari d’une approche journalistique, scientifique, qui tente de plonger dans les arcanes de l’inconnu pour faire remonter à la surface une explication de cette nouvelle forme de criminalité, qui n’a même pas encore été désignée sous l’appellation de tueurs en série, et faire avancer – quitte à choquer ou provoquer- les mentalités sur la question. En somme, au cours de ces dix épisodes, vous ne verrez aucune poursuite en voiture, aucune chasse à l’homme les armes au poings, aucune traque s’étalant sur la totalité de la saison, aucune résolution d’énigme échevelée avec une apogée dramatique à la dernière scène vous donnant l’irrépressible envie de vous ronger les ongles. En revanche, la série captive par sa seule capacité à mettre la parole au centre des enjeux. Elle instaure une attention totale du spectateur face à des personnages qui ne font qu’échanger, sonder, débattre, questionner, interroger, remettre en cause, se lancer parfois en invectives mais qui, rarement, se taisent. On n’avait pas vu, depuis la première saison de True Detective, un tel procédé de narration aussi probant. Affirmé avec un tel brio et une telle importance. Les dialogues, millimétrés à la répartie prêt, sont d’une excellence absolue; ils ne manquent pas d’apporter, à de nombreuses reprises, et particulièrement lors des interrogatoires que prodiguent Holden et Bill une gêne pesante, réelle, qui renvoie en permanence au spectateur à la problématique principale: pourquoi devient-on criminel? Le comment, lui, est en devient presque secondaire. Le fait que l’ensemble soit basé sur des faits réels également.

Fort heureusement, à cette dynamique d’enquête psychologique se superpose celle d’un buddy movie inattendu où la relation entre Holden et Bill (tous deux différents en âge, en poids, en taille et en approche) apporte un courant d’humour qui aère judicieusement l’atmosphère générale. Ces deux là, malgré l’horreur suggérée à laquelle ils sont confrontés, malgré l’atrocité des confessions qu’ils peuvent écouter, on veut bien les suivre pour six saisons.

🙂 🙂 🙂 Mindhunter (Netflix, USA, 10 épisodes- 2017, toujours en production).
Série télévisée créée par Joe Penhall, produite par David Fincher et Charlize Theron, diffusée sur Netflix depuis le 13 octobre 2017.

Le site officiel

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