Conversation avec Marjolaine Boutet

Maitre de conférence à l’université Picardie Jules Verne depuis 2010, spécialiste de la représentation de la guerre dans les médias, Marjolaine Boutet est historienne et spécialiste des séries télévisées. Entre 2006 à 2008, en parallèle de sa thèse, elle monte alors un cours à Sciences Po entièrement consacré aux fictions du petit écran. Approchée par les éditions First, elle rédige dans la foulée Les Séries TV pour les Nuls, premier ouvrage d’une liste poursuivie avec Seriescopie, liste à laquelle s’ajoute un livre dédié à la série Un Village Français. Poignante et indispensable épopée historique à taille humaine se déroulant pendant l’Occupation, Un Village Français, qui achève dès aujourd’hui son aventure télévisuelle hors-norme entamée en 2009, était l’occasion idéale pour Marjolaine Boutet de réunir deux de ses passions dans un même projet. C’est peu de dire, donc, que nous sommes très honoré de l’avoir parmi nous dans ces colonnes.

À quel âge êtes-vous tombé dans la marmite des séries ?

Assez tôt. Je fais partie de la génération du Club Dorothée et de Giga (ancienne émission diffusée sur Antenne 2 à l’époque, entre 1990 et 1994, nda) donc je regardais autant de dessins animés que de séries pour adolescents. Sauvés par le gong est, par exemple, mon premier souvenir relié à cette période : j’avais le poster dans ma chambre. Mais, lorsque j’étais au collège, j’étais davantage une lectrice compulsive. Mes premières séries ont été littéraires : la saga familiale des Rougon-Macquart d’Émile Zola mais aussi Fantômette ou Sans Famille d’Hector Malot que j’ai du lire au moins quatre fois de suite. Ma grand-mère a également joué un grand rôle dans tout ce cursus: elle nous racontait Le Comte de Monte-Cristo avec une narration épisodique, sans même le faire volontairement. C’est là que j’ai développé le goût du récit long, qui est l’essence même de tout feuilleton.

Que regardiez-vous étant petit ? Quelles étaient les séries pour lesquelles vous étiez disposé à repousser le moment des devoirs ?

Hélène et les garçons bien sûr mais aussi Beverly Hills et, plus tard, La vie à cinq et Hartley, cœurs à vif.

Les lycéens de Hartley, cœurs à vif (c)Network Ten/ABC Australia

Qu’est-ce qui vous plait dans ce genre ?

C’est un rapport affectif. Le besoin de s’immerger dans un monde narratif qui développe un récit long, quel que soit son format. Les histoires possèdent quelque chose de thérapeutique; moi, j’y rencontrais des amis qui me permettaient de comprendre les choses de mon âge, notamment lors du collège et du lycée qui furent des périodes difficiles.

This is us (Photo by: Ron Batzdorff/NBC)

Une série s’inscrit et trouve généralement ses marques dans le temps. Au bout de combien d’épisodes forgez-vous votre opinion sur une œuvre ?

Je ne vois pas les choses comme cela. Je regarde des séries pour plusieurs raisons: pour le plaisir, pour ne pas réfléchir et pour mon travail. Lorsque je dois écrire sur une série, j’ai besoin qu’elle soit terminée afin d’avoir du recul pour l’appréhender dans sa totalité. Après, cela dépend principalement de mon humeur mais, j’avoue, depuis les attentats de 2015, je me tourne davantage vers des séries telles que Grey’s Anatomy ou This is us. Mais je considère qu’il y a toujours des choses intéressantes dans les séries que je regarde, même celles que je n’aime pas.

A quel moment avez-vous envisagé de vous lancer à nouveau dans la rédaction d’un ouvrage consacré telle qu’Un Village Français ?

Cela m’a toujours travaillée mais cela s’est fait en plusieurs fois. Un Village Français, j’en ai entendu parler lorsque cela était à l’état de projet. Les deux premières saisons sont bien, la troisième également mais la quatrième est excellente, avec ce changement de point de vue où les victimes ne sont plus sanctifiées. Puis, en 2012, j’ai commencé par écrire un article pour Le Monde des séries intitulé Penser l’impensable et, lors d’un parcours autour des créateurs de séries télévisées impulsé par Emmanuel Daucé à la Femis, j’ai croisé Frédéric Krivine du haut de son mètre quatre-vingt dix qui m’a dit que l’article que j’avais écrit était la chose la plus intelligente qu’il avait lu au sujet de son travail. On a correspondu et, lors d’un colloque à Amiens consacré à « Les séries télévisées et la guerre », Richard Sammel (l’interprète de Heinrich Muller, nda) et lui ont répondu à l’invitation. Cela s’est concrétisé à ce moment.

Un Village Français (c)Tetra Media/France 3

Comme j’aimais beaucoup ce qu’avait réalisé Charlotte Blum pour les éditions de La Martinière (Séries, Si vous aimez les séries ce livre est pour vous, nda), je voulais la même chose pour ce projet: un beau livre, illustré, dans lequel on croiserait la Seconde Guerre Mondiale avec le récit de la série télévisée. Avec l’aide précieuse d’Aurélie Echkout, qui a réalisé un boulot incroyable, on a fait une présentation qui a été acceptée. Ce que je n’avais pas anticipé, en plus de toute la recherche historique, des différents entretiens que j’ai réalisé avec l’équipe technique et du travail forcément énorme de relectures et de correction, c’est justement la difficulté de concevoir un beau livre, c’est-à-dire concevoir chaque page au signe prêt. Au final, c’est un projet qui a sollicité presque deux ans.

Dans le hors-série du Monde daté de 2013 consacré aux séries télévisées, Emmanuel Daucé revient, dans un article de Daniel Psenny, sur le fait que certains interlocuteurs de France 3 « ne comprenaient pas le principe d’une série chorale qui se situe dans la zone grise de l’Histoire », c’est-à-dire sans héros ni salauds. En quoi une série comme Un Village Français interpelle le public d’aujourd’hui ?

Elle interpelle notamment parce qu’elle dit que la France d’aujourd’hui, telle qu’on raconte sa construction et telle qu’elle existe, est un énorme mensonge. Par exemple qu’à la Libération, dès l’arrivée des Américains, tout ne s’est pas arrangé d’un coup. Les origines de ce que l’on connait actuellement sont racontées dans la série et les derniers épisodes, qui forment l’épilogue et seront diffusés dès le 16 novembre, parlent de cela. Ils couvrent les années 50 jusqu’à l’année 2003. Avec tout ce que cela comporte comme problématiques de continuer à vivre et de vieillir après avoir vécu tout ce que les habitants de Villeneuve ont traversé.

Quelle est la série qui a changé votre façon de voir le monde ? Et pourquoi ?

Les filles de Sex and the city (c)HBO

En tant qu’enseignante, il y a Friday Night Lights qui a joué un rôle essentiel – j’ai énormément de tendresse pour le couple Taylor qui montre parfaitement que l’on peut s’engueuler et être en désaccord mais s’aimer malgré tout. Il y a eu Buffy contre les vampires mais, si j’avais à en n’en choisir qu’une, je dirais Sex and the city. Parce que je faisais la même chose avec mes copines. Bon, on ne buvait pas de Cosmo mais du vin blanc mais cela correspondait à ma vingtaine, où l’on se cherche en tant que femme et où on se définit en tant qu’individu. C’est une série qui illustre bien le fait d’être perpétuellement regardée et jugée, que ce soit par les hommes ou les femmes entre elles, et qui parle de l’importance de reprendre la parole à ce sujet.

Quel est le classique auquel vous n’adhérez pas malgré toutes les louanges qu’il récolte ?

Breaking Bad. En plus de ne pas m’émouvoir, je trouve la série assez misogyne.

Lilly Rush, Cold Case (CBS, 2003/2010)

Si vous pouviez être un personnage de série, vous seriez…

Lilly Rush de Cold Case, évidemment !

Quelle est la série actuelle qui vous stimule le plus et qui vous fait compter de désespoir les jours qui passent entre chaque épisode ?

This is us.

 

Quelle est la série que vous recommandez le plus autour de vous ?

The Handmaid’s Tale.

Quelle est la série sur laquelle vous êtes intarissable ?

Un Village Français (rires).

Sans spoiler, vous préférez la fin de Lost ou celle des Soprano ?

Ni l’une ni l’autre. Celle des Soprano, tout de même, reste quelque chose non seulement d’ouvert mais de très malin. Mais ma fin préférée, c’est celle d’Un Village Français, parce que l’on se rapproche de l’émotion du final de Six Feet Under mais sur six épisodes.

C’est la fin du monde. Vous avez la possibilité d’envoyer dans l’espace l’intégralité d’une série pour laisser un souvenir et une trace notable de l’Humanité. Laquelle choisissez-vous ?

Un Village Français, une fois de plus, sans hésiter.

Un Village Français, Une histoire de l’Occupation
(Éditions de La Martinière, 224 pages). Paru le 5 octobre 2017.

Autres ouvrages
– Les Séries TV pour les Nuls
(2009, First).
Seriescopie (2011, Ellipses, en collaboration avec Pierre Serisier et Joël Bassaget).
Cold Case (2013, PUF).

Le site officiel d’Un Village Français

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