Godless – Poussière et grands espaces

1884. La guerre de Sécession est finie depuis presque vingt années.  Si quelques villes minières commencent à pousser ci et là, au point d’en attirer de cupides promoteurs, l’Ouest est encore dominé par une nature sauvage, florissante et fertile qui ne demande qu’à offrir. Dans ce contexte, Frank Griffin (Jeff Daniels, merveilleusement barbu), criminel notoire, bandit de grand chemin et tueur de sang-froid, massacre une petite bourgade dans le Colorado avec toute sa bande dans le seul but de retrouver Roy Goode, son fils adoptif, qui l’a trahi en prenant ses distances. Dans un affrontement qui tourne mal, les deux hommes finissent par se blesser mutuellement. Frank perd l’usage de son bras gauche et Roy, dans la précipitation, prend la fuite à demi-mort sur un cheval qui le mènera directement au ranch d’Alice Fletcher. Là, à quelques miles d’une ville nommée La Belle – entièrement dirigée par des femmes- avec l’aide du fils et de la belle-mère d’Alice, Roy pansera ses blessures, prendra le temps de guérir en attendant de repartir, inévitablement, pour une ultime confrontation…

Il y a, dans Godless, la volonté de raconter une de ces histoires que l’on écoute au coin du feu avant de s’endormir. Une de ces histoires familières, dont l’on connait les recoins comme si l’on y avait vécu, et vers lesquelles on ne se lasse jamais de revenir lorsqu’elle est bien racontée. C’est une histoire comme celles dont le western raffole: une histoire de rédemption où l’on s’affronte en duel dans un dernier élan avant l’ultime soupir. Au milieu, des grands espaces. Des espaces à perte de vue, où les personnages parcourent à grandes foulées des contrées immenses qu’elles donneraient presque envie de s’y perdre. A bien des égards donc, la mini-série entièrement orchestrée par Scott Frank ne compte pas révolutionner un genre pour lequel tout notre imaginaire est conquis depuis longtemps d’images, de scènes et de souvenirs. Bien au contraire, et certains ne manqueront pas de le critiquer peut-être, Godless demeure éminemment respectueux sans, pour autant, tomber dans un classicisme nostalgique. Défiant le piège du pastiche, Scott Frank (ici au scénario et à la mise en scène) prend un plaisir immense à filmer des personnages rapidement attachants qui évoluent dans des paysages d’une beauté sidérante. Le plaisir premier que l’on a en regardant Godless est justement celui des yeux; la série soignant, avec méticulosité, et une appétence forte pour la profondeur de champ, la construction de chacun de ses plans.

(c) Netflix

Ce qui prime reste une forme de quête qui touche chacun des personnages: celle de continuer de trouver une raison d’être dans cette drôle de bourgade toujours à deux doigts d’être emportée par sa propre poussière.

Ce retour à une certaine forme de tradition évite également l’écueil d’un Ouest violent qui pourrait vite devenir caricatural. Non, dans Godless, la ville de La Belle est déserte, et désertée des hommes suite à un accident mortel ayant tué la totalité des mineurs qui travaillaient. La Belle est donc une cité de femmes qui, à l’instar des hommes, s’organisent en fonction et dégainent d’abord leurs fusils lorsqu’ils voient un inconnu débouler sur le perron. Les Noirs ont été mis en périphérie, et le peu d’hommes qui restent sont quelques vieux aigris qui tuent le temps en buvant dans un saloon totalement vide. Dès lors, tout comme l’on comprend parfaitement pourquoi Roy Goode trouve là une planque inespérée, on comprend également très bien ce qui motive des étrangers à venir investir un lieu qui, depuis la mine en passant par l’école ou le commerce de vente au détail, ne demande qu’à être repris. Toutefois, parce que le western ne se résume pas uniquement à deux as de la gâchette réglant leurs comptes en pleine rue, Godless ne cherche même pas, à l’instar de l’inclassable et monumental Deadwood, à revenir sur les fondations même de la civilisation américaine moderne. Les enjeux urbains, économiques et politiques (la presse, les promoteurs immobiliers, la Poste) sont présents mais anecdotiques. Ce qui prime reste une forme de quête qui touche chacun des personnages: celle de continuer de trouver une raison d’être dans cette drôle de bourgade toujours à deux doigts d’être emportée par sa propre poussière. Et pour qui la menace croissante de la venue de Frank Griffin ne pourrait que justifier un départ précipitée pour aller vérifier si, précisément, l’herbe est davantage verdoyante ailleurs.

Il y a vraiment, au fil de ces sept épisodes, de très belles scènes silencieuses et de beaux personnages, esquissés (1) avec un sens de la blessure somme toute assez pudique. On pourra, peut-être, regretter la récurrence des ralentis pour surligner inutilement la dramatisation d’un propos déjà fort, ou un Deus Ex Machina dans le climax du dernier quart d’heure un tantinet prononcé, mais on ferme volontiers les yeux dessus tant sa conclusion magnifie, avec poésie, tout un univers romanesque au folklore éclatant.

🙂 🙂 Godless (USA, 2017, Netflix – 1 saison, 7 épisodes)

Série télévisée américaine créée et réalisée par Scott Frank, diffusée le
Le site officiel

(1) – Alice Fletcher évidemment, superbe portrait de femme qui réapprend.
– Tout cet arc merveilleux autour du shérif Bill McNue (Scoot McNairy de Halt and catch fire, comme toujours impeccable) qui, d’après un adage Indien, perd son ombre et, de fait, son assurance.
– Mary Agnes, maire de La Belle, incarnée par l’excellente Meritt Weaver (déjà repérée dans Nurse Jackie pour celles et ceux qui suivent), forte en bouche et dont personne n’écoute ses conseils avisés.

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :