Mr Robot – Hacker vaillant

Refaire le monde…
Vous vous souvenez de cette expression ? « La nuit dernière, on a refait le monde.» Des heures et des heures de discussions, intenses, passionnées, à voir par la fenêtre s’épuiser la nuit jusqu’au matin. A décortiquer notre système de long en large et en travers pour, précisément, mettre ces derniers en relief. Et, chacun, de donner ou d’apporter une solution. Une solution qui pourrait changer le monde. Et si elle existait cette solution ? Et si, en fait, elle était à portée de mains ? Là, sous nos doigts, sous nos touches d’ordinateur. Et si, en l’espace d’un clic, on pouvait vraiment le changer ce foutu monde ? Tout effacer, tout rebooter, tout remettre à zéro. Il n’y aurait plus de dettes, plus d’inégalités, plus d’injustices, plus de castes. Plus de pauvres, plus de riches. Plus rien à subir, tout à reconstruire… Tel est le point de départ de Mr. Robot, excellente réussite de l’été 2015 signée par un inconnu nommé Sam Esmail. Un point de départ séculaire, ancestral, mais qui s’inscrit pleinement dans l’actualité de notre quotidien.

(c) USA Network

Si notre monde s’est mué pour devenir à lui seul une sorte d’amas de disques durs, de serveurs, de câbles, où tout un chacun met en scène sa vie sur divers réseaux sociaux – quitte à donner une image de soi erronée, car embellie et irréelle – où toutes nos données sont traçables et, donc, facilement accessibles si on s’en donne la peine, les maillons de la chaine sociale s’imbriquent toujours dans le même sens. Le haut et le bas de l’échelle restent toujours à la même place. On aurait donc tort de présenter la série uniquement comme l’histoire d’un hacker qui tue le temps en piratant la vie privée de son entourage. Si elle ne rassure en rien de ce côté-là (du moment que l’on surfe et/ou que l’on poste quelque chose sur la Grande Toile, on s’expose forcément d’une manière ou d’une autre), Mr. Robot prend appui sur une idéologie prônant une équité sociale et économique pour développer un récit faussement cérébral, où chaque rebondissement n’est pas forcément celui attendu. Le simple fait que la voix off d’Elliot s’adresse directement au spectateur ne devient même plus un outil de narration mais un point d’ancrage qui nous permet à la fois de suivre ce qui se passe tout en le remettant en question.

Diffusée sur USA Network  (chaine relativement confidentielle qui n’avait que Monk ou Suits dans sa besace), Mr. Robot regarde notre société avec ambition et intelligence, sans prendre de haut le spectateur qui suit le mouvement. Tandis que la saison deux de True Detective se faisait vilipender en place publique, Mr. Robot a chipé, avec un minimum de moyens et sans stars aucune, la place de celle qui récolta tous les éloges. A raison ? A raison, même si la nouvelle cuvée de la série de Nic Pizzolatto ne fut pas totalement le Titanic artistique que l’on voulait à tout prix nous solder. L’une des raisons pour laquelle la série de Sam Esmail connut un engouement… disons viral est la qualité radicale de sa mise en scène. Sa droiture est telle qu’elle vous tient par le col dès les premières secondes. Le cadrage, la profondeur de champ, la contre-plongée, les visages serrés de si près de l’écran qu’on voit régulièrement les plafonds, des plans séquences centrifugesques… Le langage cinématographique de la série est posé avec un tel aplomb qu’il fascine l’œil et inspire l’admiration. Mais cela ne serait qu’enrobage si le contenu n’était pas à la hauteur. Car l’on se surprend à les aimer ces personnages, à commencer évidemment par son héros en tête: Elliot Alderson (Rami Malek, révélation toutes globules ouvertes). Introverti, les yeux aux aguets, ce jeune homme mystérieux de prime abord, et limite sociopathe à tendance schizophrène vue sa prédilection pour la voix off, se mue peu à peu en un magnifique oiseau blessé. Qui ne fait rien d’autre que de tuer une solitude incurable en trouvant sa place dans le monde. A ce titre, et si elle n’est guère surprenante dans son déroulé, sa relation avec Mr Robot (Christian Slater, que l’on n’attendait plus dans un tel rôle) est subtilement peaufinée. Là où l’éternelle soif de vengeance nage en surface, se cache dans les profondeurs un motif autrement plus poétique qu’on ne dévoilera pas ici…

(c) Michael Parmelee/USA Network)

Autre révélation, doublé d’une aura si éclatante qu’on la suit d’emblée avec beaucoup d’affection, est la pétillante Portia Doubleday, qui incarne Angela, l’amie d’enfance d’Elliot. Quelque part, on peut dire qu’elle est le premier véritable élément humain dans tout cet entremêlement de vieux briscards corrompus et de techniciens corporatistes ne jurant que par leur jargon de nerds. Elle combat le même ennemi qu’Elliot mais par des voies autrement plus laborieuses : celles de la justice. Le cheminement de la jeune femme est identique à celui que traversent les héroïnes dans les contes : touffu, sombre, semé d’embûches, où chaque mouvement est susceptible d’être le faux pas qui fera basculer son éthique et sa bravoure du côté obscur. A sa façon, elle aussi tente de trouver sa place.

Mon père m’a pris après l’école une fois. Nous avons joué au hockey puis nous sommes allés à la plage. Il faisait trop froid pour se baigner alors nous nous sommes assis et nous avons mangé de la pizza. En rentrant à la maison, mes baskets étaient pleines de sable, et je les ai secouées dans toute ma chambre. Je ne savais pas, j’avais six ans. Ma mère m’a crié dessus pour avoir mis du désordre mais pas lui. Il me raconta que depuis des milliards d’années, le monde évoluant et les océans bougeant ont apporté ce sable sur cette plage et je l’avais emporté ailleurs. « Chaque jour, disait-il, nous changeons le monde. » Ce qui est une pensée sympa jusqu’à ce je pense au nombre de jours et de vies qu’il faudrait pour rapporter une chaussure pleine de sable pour qu’il n’y ait plus de plage. Jusqu’à ce qu’on le remarque. Chaque jour, nous changeons le monde, mais pour le changer d’une manière significative, cela prend plus de temps que n’en ont les gens. Ça n’arrive jamais tout d’un coup. C’est lent. C’est méticuleux. C’est exténuant. Nous n’avons pas tous les tripes pour cela.

Mr Robot, eps1.4_3xpl0its.wmv

Mais est-il réellement possible de changer le monde ? Peut-on vouloir le changer sans se changer soi ? Telles deux facettes de la même pièce, Darlene et Angela visent la même chose pour les mêmes motifs (le besoin de vengeance et de justice) mais empruntent deux itinéraires radicalement différent; le seul point commun étant que leur identité, leur naïveté diront certains, s’en retrouve violemment modifiée. L’une n’hésitera pas à aller jusqu’au meurtre quand l’autre finira plus ou moins par rejoindre le camp de ceux qu’elle pourchasse. Ce parcours est d’autant plus prenant que l’on conserve une empathie totale envers ces deux personnages féminins riches de leurs forces et de leurs failles. De même, un personnage comme celui de Philip Price -régal de mégalomanie courtoise et brutale, campé par un extraordinaire Michael Cristofer ayant déjà livré, dans la regrettée Rubicon, une partition similaire mais néanmoins exemplaire- étonne par la cohérence de ses actions. Voué corps et âme à un système économique dont il connait historiquement par cœur le fonctionnement, Price fait confronter indirectement les limites du projet développé par les hackers en saison précédente. En réinventant une monnaie, et donc un système d’échanges sur lequel il peut asseoir à nouveau son autorité, Price rappelle au spectateur que la caste sociale à laquelle il appartient n’est non seulement pas prête à se faire déloger mais qu’elle demeure entièrement capable de réagir efficacement. Et, peut-être, avec un coup d’avance. Cette cohérence insuffle donc épaisseur et crédibilité sans que la série n’omette qu’elle reste un divertissement de haut calibre.

Finalement, et s’il fallait absolument chercher un point noir à cette série, c’est avec le personnage de Tyrell Wellick que la fiction convainc le moins. Martin Wallstrom a beau s’en tirer relativement bien dans sa composition, on sent que les scénaristes priorisent leurs atouts; Tyrell reste intriguant, dérangeant au mieux, mais se cantonne pour l’instant à n’être qu’une possible nemesis d’Elliott. Mais c’est vraiment chercher la petite bête au sein de ce qui reste, avant tout – et avant d’être, comme on a pu le cataloguer de manière un vaine, un cyberthriller paranoïaque – un formidable et redoutable drame humain.

Mr Robot (USA Network, USA, 3 saisons- toujours en production)

Saison 1: ****
Saison 2: ***

Le site officiel

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