Conversation avec Thomas Sinaeve

Certains tuent le temps en faisant de la cuisine, du macramé, de la couture, des mots croisés ou en allant courir le matin, lui trompe l’ennui en écrivant. Brillamment. De façon pertinente, parfois insolente, toujours sérieusement sans jamais se prendre au sérieux.

Infatigable mélomane, féru de littérature, Thomas Sinaeve est un défricheur affûté capable de disserter aussi bien sur le football, les jeux vidéos ou les séries télévisées. La gourmandise curieuse, sachant saupoudrer ses articles d’un bon poil à gratter lorsqu’il le faut, Thomas n’aime guère la bien-pensance et les compromis faciles. Les critiques culturelles de son populaire Golb (blog dont on fêtera les douze années d’existence en mai prochain) sont à l’image des courageux éditos dont il se fend ponctuellement: d’une franchise réjouissante. Avec le temps, pour les nombreux lecteurs qui, comme moi, le suivent depuis des années, il est devenu davantage qu’un simple voisin de blog: un compagnon précieux, dont l’absence se ferait cruellement sentir si jamais il ressentait l’envie de prendre le large. C’est, entre autres, pour tout cela que je suis enchanté qu’il ait accepté l’invitation à venir s’exprimer ici…

À quel âge êtes-vous tombé dans la marmite des séries ?

(c) MacGyver – ABC

Très tôt. Et si mon père et ma mère n’avaient pas fait gaffe, je pense que j’aurai regardé la télévision toute ma vie. Mes parents ayant mis le holà sur le Club Dorothée, je dois faire partie de ces quelques personnes qui n’ont jamais vu aucune des séries qui y étaient diffusées; ce qui fait que je me souviens absolument de toutes celles qui y étaient diffusées.

Par contre, je pouvais regarder La bande à Picsou et surtout MacGyver. J’étais très fan de MacGyver; je crois d’ailleurs que c’est la seule période de ma vie où j’ai eu une passion pour le bricolage.


Quelles étaient les autres séries que vous regardiez étant petit ? Celles pour lesquelles vous repoussiez les devoirs?

Alors déjà, je n’avais pas d’autre choix que de faire mes devoirs en priorité. Mais, et je devais avoir neuf ou dix ans, je ne ratais aucune des rediffusions de La Quatrième Dimension le week-end sur TF1 (1). Le fait que ce soit une anthologie, avec des épisodes bouclés, demeurait pour moi un concept mystérieux mais j’étais fasciné. Et même si certains épisodes me fichaient les jetons, c’était impensable pour moi d’en louper un seul.

Une série s’inscrit et trouve généralement ses marques dans le temps. Au bout de combien d’épisodes forgez-vous votre opinion sur une œuvre ?

Cela dépend du genre de la série. Par exemple, je sais que si je n’accroche pas immédiatement à un soap, j’abandonne. Si c’est une série de network, je sais que le cahier des charges est plutôt lourd alors je vais être plus indulgent. Mais si c’est une série du câble et que je m’ennuie toujours au sixième épisode… Bref, il n’y a pas de réel baromètre, je regarde selon l’envie.

J’aime l’idée du rendez-vous,
de la continuité d’une histoire filée.

Qu’est-ce qui vous plait dans le genre ?

La récurrence. J’aime l’idée du rendez-vous, de la continuité d’une histoire filée, même si c’est de moins en moins le cas avec des sites tels que Netflix qui proposent une saison en un seul bloc. La dernière fois, j’ai réalisé que je regardais Law and Order: SVU (New York, unité spéciale en français dans le texte, nda) depuis le début de sa diffusion. Et que cela faisait dix-huit ans ! Dix-huit saisons… Évidemment, j’ai beaucoup changé durant cette période mais j’aime l’idée de toujours continuer à la regarder.

Christopher Meloni & Mariska Hargitay, dix-huit ans avant (c) NBC

Comment en êtes-vous venu à ouvrir Le Golb ?

J’avais fait plusieurs essais de blogs qui n’avaient pas abouti. Et puis il faut dire qu’au début des années 2000, on n’avait pas toutes les possibilités d’administrateur et de mise en page qu’on connait actuellement. A cette époque là, j’étais en dépression totale et, disons-le tout net, je me faisais chier. Mais j’aimais surfer sur les forums et il m’arrivait d’y écrire des commentaires plus ou moins longs. Et un jour, j’ai écrit un commentaire au sujet… d’Amour, gloire et beauté. Sous la forme d’une chronique. Comme je suis quelqu’un qui se lève tôt, j’écrivais sur l’épisode du jour. Les réactions ont été si positives que, lorsque j’ai fini par quitter le forum, celles et ceux qui me suivaient m’ont alors incité à ouvrir un blog.

L’un des attraits du blog est sa ligne éditoriale très éclectique. On y lit des billets d’humeurs, on y parle de littérature, de musique, de séries, mais aussi de jeux vidéos ou de bandes dessinées. D’où vient cette envie de traiter de tout ?

De mon tempérament, je suppose… et puis pourquoi se priver quand on a aucune limite de contenu ni d’espace, si ce n’est celles qu’on choisit de fixer ? De ce point de vue je peux vraiment dire qu’avoir un blog m’a libéré. J’avais déjà beaucoup écrit sur la musique et la littérature auparavant, et sur d’autres choses, mais il y a plein de sujets que je n’aurais jamais eu l’occasion d’aborder dans un contexte strictement professionnel. Cependant je ne me considère pas comme si éclectique que cela. Il y a beaucoup de choses qui m’intéressent sur lesquelles je n’écris pas, je dois être vieille école mais j’ai tendance à considérer qu’avant d’aller déballer ses opinions sur la place publique, il faut tout de même un relatif niveau de connaissance du sujet.

Comment s’est décidé l’envie d’écrire sur les séries ?

D’un besoin de m’exprimer sur le sujet. Simplement. Il faut savoir qu’à l’époque, c’est-à-dire il y a dix ans, il n’y avait simplement pas beaucoup de sites référents sur ce thème, ce qui fait que cela a attiré un très large lectorat de curieux, en plus de la littérature et de la musique dont je parlais déjà. Au fur et à mesure, j’ai appris à écrire sur les séries et à m’adapter aux gens, sinon je me serais vite lassé.

(c) NBC

Par sa manière de montrer comme les rouages de notre société occidentale fonctionne, Seinfeld a façonné ma manière de voir les choses.

Quelle est la série qui a changé votre façon de voir le monde ? Et pourquoi ?

Seinfeld. Par sa manière de montrer comme les rouages de notre société occidentale fonctionne, Seinfeld a façonné ma manière de voir les choses. C’est une vision pessimiste et cynique alors que, pourtant, je ne le suis pas. Et cela m’a littéralement tué la manière dont je vois les sitcoms aujourd’hui: lorsqu’il m’arrive par exemple de tomber sur un épisode de The Big Bang Theory, je ne comprends pas comme on peut continuer de faire de la sitcom « à l’ancienne », en utilisant encore les rires en boite.

Quel est le classique auquel vous n’adhérez pas malgré toutes les louanges qu’il récolte ?

Battlestar Galactica. C’est une bonne série mais l’engouement autour d’elle m’a toujours dépassé. A l’époque, c’était l’équivalent de l’émulation qu’il y eut lorsque Lost était diffusé: on théorisait énormément, on s’emballait beaucoup, le tout, à mes yeux, de manière disproportionnée au regard de ses nombreux défauts d’écriture et de sa fin pourrie.

Si vous pouviez être un personnage de série, vous seriez…

Flash. Bon, ce n’est pas réellement un personnage de série à l’origine, ça l’est devenu, mais je trouve tout de même que la super-vitesse est le pouvoir absolu. Ce serait en plus franchement utile, même si, au fond, je ne suis pas sûr de l’utiliser pour combattre le crime.

Quelle est la série actuelle qui vous stimule le plus et qui vous fait compter de désespoir les jours qui passent entre chaque épisode ?

Doctor Who. Avec une impatience un peu perverse par endroit car j’en ai certainement été l’un des critiques les plus acharnés ces dernières années: j’ai même carrément organisé – pour rire, mais pas totalement – le procès de Steven Moffat (lire ici). Toutefois, cela reste pour moi un rendez-vous incontournable, surexcitant et captivant y compris quand je ressors dans l’épisode en râlant.

Quelle est la série que vous recommandez le plus autour de vous ?

Black-ish. Ce n’est pas une série facile, avec énormément de références à la culture afro-américaine et, pourtant, il y a une résonance par les thèmes et les sujets politiques qui y sont abordés qui font que je la recommande à la Terre entière.

Quelle est la série sur laquelle vous êtes intarissable ?

Aucune, j’espère ! Rien n’est plus pénible que de se faire coincer en soirée par un(e) fan qui va te tenir la jambe pendant trente minutes en te parlant de points de détails de l’intrigue de l’épisode six de la saison trois. D’autant qu’il y a de grandes chances pour que ce soit à propos de Game of Thrones ou Westworld… la double-peine, quoi.

Sans spoiler, vous préférez la fin de Lost ou celle des Soprano ?

Celle de Lost, parce que j’étais plus investi émotionnellement dans la série et qu’au fond, je pense qu’elle est victime d’un profond malentendu. Beaucoup y ont vu une forme de malice alors que je pense que Carlton Cuse et Damon Lindelof ont sincèrement fait de leur mieux (2). On peut trouver que leur mieux était médiocre, c’est autre chose. La fin des Soprano (3) relève aussi d’une démission, d’un déni de récit, mais là en revanche j’y ai toujours perçu une forme de cynisme de la part de David Chase.

C’est la fin du monde. Vous avez la possibilité d’envoyer dans l’espace l’intégralité d’une série pour laisser un souvenir et une trace notable de l’Humanité. Laquelle choisissez-vous ?

Avec toutes les merveilles dont on accouché l’Humanité à travers les siècles, il resterait donc une place pour une série télé ? Bon alors mettons Buffy contre les vampires, mais ça risque de leur faire bizarre aux aliens quand ils vont enchaîner ça avec Mozart et Van Gogh.

Propos recueillis le 23 janvier 2018.
Pour les curieux qui voudraient prolonger la découverte, l’indispensable site de Thomas est à la portée de ce clic.

(1): Entre le 3 octobre 1987 et le 18 mai 1991, La Une est à vous diffusera des épisodes de la série créée par Rod Sterling ainsi que quelques inédits (source Wikipedia)
(2): La fin de Lost, qui connut des réactions pour le moins divisée, est à (re)voir ici.
(3): Celle des Soprano est à (re) voir .

(c) photo criphotographie

 

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