Séries The Wire

The Wire – Toutes les pièces comptent

Une décennie après la fin de sa diffusion, les lauriers critiques sacrant The Wire comme étant la meilleure série de tous les temps se sont-ils effeuillés ? Non, et si l’on est un peu passé à autre chose, à d’autres intérêts (c’est normal, on ne peut rester éternellement figé à citer le passé), la presse et les experts continuent de la citer régulièrement comme détentrice du titre ; titre devenu, avec le temps, peut-être un peu lourd à porter, car faisant de l’œuvre de David Simon et d’Ed Burns un passage obligé pour tous les sériephiles avertis et curieux. Passons sur le débat qui voudrait que la création télévisuelle de David Simon soit précisément la meilleure de tous les temps. La question n’est pas là. Si The Wire peut concourir à ce titre, c’est parce que sa représentation de Baltimore est une analogie parfaite, pessimiste de surcroit, de la façon dont notre système économique – toujours plus violent- désagrègent les fondamentaux sociaux. Si The Wire a récolté autant de louanges, et qu’elle demeure encore édifiante, c’est parce qu’elle tisse de manière tentaculaire une analyse politique au fil de laquelle tous les personnages nous interpellent sur des thématiques citoyennes qu’il est impossible d’ignorer.

(c)HBO

Reprenons. Lancée en juin 2002 sur HBO, peu de temps après sa consœur The Shield, The Wire puise son origine et son approche particulière dans la collaboration entre l’ex policier Ed Burns et l’ancien journaliste David Simon. Ce dernier, alors spécialiste des affaires criminelles au Sun de Baltimore, s’est déjà fait remarquer pour son travail d’investigation autour de la criminalité locale avec deux livres dont le propos se concentre à la fois sur le travail policier (Homicide : life on the street) et sur le marché de la drogue (The Corner : enquête sur un marché de la drogue à ciel ouvert). The Wire peut se voir comme l’extension de ces deux ouvrages avec l’ambition de repousser le cadre du divertissement télévisé et de l’investir comme terrain de réflexion. A l’inverse d’une mise en scène que l’on observe souvent dans d’autres fictions policières contemporaines (Les Experts, FBI : Portés disparus, Cold Case), The Wire connaît un début désarçonnant. Minutieux, lent et exigeant. Son esthétique s’approche d’une vision documentaire plus neutre. Naturaliste pourrait-on dire. Elle n’adopte pas non plus la technique très prisée de la caméra à l’épaule, faite généralement de décadrages associés à de faux raccords, et souvent sur-utilisée dans ce type de productions. Sans pour autant manquer d’objectivité ou de sens critique vis-à-vis de ce qu’elle montre, le refus catégorique de cinématographier son propos et d’embellir la dramaturgie de l’action est précisément une posture de départ qui peut rendre la série déroutante. Cette lenteur, qu’il faut appréhender sur la durée, et qui s’estompe au fil des épisodes, est en réalité le meilleur moyen pour apprécier les nuances de cette grande fresque urbaine.

Bien que la violence et la corruption soient des thématiques classiques et presque essentielles à toute bonne série policière qui se respecte, David Simon va donc nous emmener au-delà d’une simple confrontation entre la police et les dealers. Comme le résume le détective Lester Freamon, l’une des têtes chercheuses de la brigade autour de laquelle la série gravite, le trafic de drogue qui régit la trame principale de la saison 1 n’est qu’un des nombreux liens d’un réseau gigantesque :

You follow drugs, you get drug addicts and drug dealers. But you start to follow the money, and you don’t know where the fuck it’s gonna take you…

(c) HBO

Loin des palmiers paradisiaques de Miami et de l’agitation des grandes avenues de New York ou de Los Angeles, villes souvent sublimées par le petit et grand écran, le portrait de Baltimore dressé par les auteurs est celui d’une Amérique telle que Hollywood tente de fuir : ouvrière, abandonnée, désespérée, précaire et carnassière. Rarement une série aura brossé une aussi grande variété de personnages, de communautés ethniques et de classes sociales. Tous différents mais tous reliés entre eux, de près ou de loin, ils confèrent à The Wire une unité dramatique forte et conséquente, et place cette dernière sous la lumière d’une série chorale dont chaque entité possède une égale importance. A l’instar des relectures de la chanson Way down in the hole qui ouvre différemment le générique de chaque nouvelle saison, on nous présente un nouvel espace fictionnel à découvrir, délivrant ainsi une facette complémentaire de Baltimore.

La ville portuaire devient donc une sorte de périphérique à cinq voies dont chacun des itinéraires (la drogue, le port, la police municipale, l’école et les médias) contient une circulation ralentie par le diktat économique et par l’individualisme des hommes. D’où une construction cyclique évoquant la trame du film Rashômon: une trame qui multiplie les sources autour d’un même sujet tout en étendant la perspective de son regard. À la rencontre de la ville et de ses protagonistes, les inspecteurs Jimmy McNulty, Lester Freamon, Kima Greggs, Bunk Moreland et le lieutenant Cedric Daniels constituent la brigade spéciale servant de guides narratifs et géographiques; ils symbolisent à la fois le lien avec le spectateur qui évolue dans toutes les sphères mais également la difficulté de lutter contre les dysfonctionnements des institutions à défaut de ne pouvoir totalement les changer.

(c) HBO

Parce que…l’argent, en fait. Cette source de tous les enjeux et de tous les mouvements. L’argent de la drogue, celui des guerres de quartiers qui opposent le clan Barksdale et le clan Stanfield qui ne font que suivre à la lettre le code du libre-échange; à ce titre, voir Stringer Bell appliquer auprès de son gang ses cours d’économie (proposer un produit, conquérir les marchés, s’enrichir) est un pied de nez aussi cynique que jubilatoire à l’hypocrisie du libéralisme. L’argent de la survie: celui de l’arnaque et des petites magouilles. Celui qui pousse progressivement Bubbles vers la voie de la réinsertion grâce à la création de son « entreprise de proximité ». Celui qu’Omar détourne des dealers pour subvenir aux besoins des siens et acquérir un statut  d’être craint et légendaire.

L’argent des budgets. Celui qui neutralise les politiciens aux belles promesses d’équité par peur de voir leurs subventions coupées. Celui qui, au nom du profit, place les bénéfices avant les hommes: ces mêmes hommes -dockers, dealers ou enseignants- amenés à prendre des décisions souvent sous le coup du désespoir. Celui qui manque enfin, pour lequel la drogue n’est plus un maux à combattre mais à canaliser, quitte à se mettre à dos la hiérarchie (Hamsterdam ou la question détournée de la dépénalisation).

Plus on regarde The Wire, plus on a la sensation étrange de connaître cet univers désorienté où la frontière entre fiction et réalité se situe seulement à la portée de notre télécommande. Nous-même, ne sommes-nous pas au centre d’enjeux similaires où, par souci d’économie, l’éducation, la santé, la prévention criminelle et de nombreuses autres institutions publiques voient leurs services malmenés ? Cette progressive mise à bas ne favorise-t-elle pas le désespoir et la violence? À l’heure où le capitalisme possède l’allure d’un train sans conducteur roulant à cent à l’heure, et dévoile au grand jour son visage totalitaire, on pourrait se dire que les histoires que racontent The Wire – sans happy end ou résolutions faciles- sont sujettes à un certain déterminisme fataliste. Il n’en est rien. Les scénaristes suggèrent des solutions simples, à hauteur d’homme. Et tant qu’il existera des hommes intègres pour casser la routine de la machine sociale et, de fait, entraver la mainmise de toutes formes de pouvoir, alors une issue est encore possible.

(c)HBO

***** The Wire (HBO/USA, 5 saisons, 60 épisodes – 2002/2008)

Série télévisée américaine créée par David Simon et coécrite avec Ed Burns, diffusée sur HBO du au . Disponible en DVD et Blu-ray.

Le site officiel

 

Article précédemment rédigé (revu et légèrement corrigé) et paru sur Le Monde des Séries en novembre 2011.

4 comments on “The Wire – Toutes les pièces comptent

  1. C’est l’une de mes séries préférées. Je pense que c’est la meilleure série HBO.
    Ce qui rend le récit très intéressant, c’est que l’on ne choisit aucun camps entre policiers et dealeurs.
    Plus on voit les conditions de vies dans ces ghettos plus on comprend la raison de ces activités illégales , mais on ne les cautionne tout de même pas .
    La saison 4 est pour moi la meilleure ! Trop d’émotions , montrer que l’importance pour les jeunes de quartiers difficiles c’est l’école . Mais si ces écoles ne sont pas financés correctement, ces jeunes trouveront du réconfort et une éducation dans la rue .
    Même le générique est énorme , dommage que cette série fut snobée par les awards. Mais bon c’est pas le plus important.

    J'aime

    • La meilleure série d’HBO je ne sais pas: ce serait oublier Les Soprano tout de même 😉
      Du réconfort et de l’éducation ? Plutôt une issue possible, fut-ce-t-elle dure et impitoyable, dans laquelle ils peuvent trouver un essor social, à défaut d’une éventuelle reconnaissance. Mais, oui, sinon, tu as tout dit. Perso, j’ai une préférence pour la saison 5, ne serait-ce que parce qu’elle parle des médias – terrain que connait bien David Simon.

      Merci de passer aussi souvent 🙂

      J'aime

      • Je n’ai pas fini les sopranos me suis arrêter au début de l saison 6.
        Adriana m’a trop fait de la peine . Je n’arrivais plus à regarder des personnages que je n’aimais pas tant que ça

        J'aime

      • Raaaah, mais il te reste l’épilogue ! C’est dommage de t’arrêter au bout des derniers mètres vu la distance que tu as parcouru je trouve…
        Les personnages sont assez détestables depuis le début (Adriana n’est pas non plus un modèle de vertu) mais ce qui est, entre autres, très intéressant dans cette série, c’est qu’il est clair que les notions de morale n’existent que dans notre tête: Tony Soprano est un monstre d’une cruauté rare, capable d’être touchant lorsqu’il s’agit de son fils ou de sa fille, mais qui ne cesse de surprendre le public sur sa façon de repousser toujours plus loin sa déchéance…

        C’est, de fait, très déstabilisant.

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :