The Americans – En un combat douteux

-Vous avez des enfants ?
-Oui.
-Et c’est ce que vous faites ?
-Parfois.
-Seule ?
-Avec mon mari.
-Pourquoi ?
-Pour rendre le monde meilleur.
-Et faire ce que vous me faites créera un monde meilleur ?
-Désolée mais oui.
-Ce que se disent les gens mauvais lorsqu’ils font des choses terribles.

Les Androides rêvent-ils de moutons électriques ? (saison 3, épisode 9)

La scène se passe dans un bureau, à peine éclairé par une petite lampe de chevet. Elle pourrait se passer en plein brouillard qu’elle ne perdrait pas une once de son pouvoir captivant, tendu, éclatant et néanmoins effroyable.

Agents russes infiltrés dans l’Amérique de Ronald Reagan, les Jennings doivent poser dans cet épisode un mouchard dans un ordinateur pour l’une de leurs missions. Il s’avère que cet ordinateur est en réparation et qu’il est stocké dans un immeuble surveillé par une vieille dame. Veuve, malade, elle n’a plus que son fils dans sa vie ainsi que les quelques médicaments qu’elle doit prendre quotidiennement pour des problèmes cardiaques. Désireuse de ne laisser aucun témoin, Elisabeth Jennings (Keri Russell, étonnante, magnifique, et surprenante à CHAQUE épisode) décide de faire disparaître la vieille dame en question, en l’obligeant à prendre tout le flacon de médicaments. Entre deux comprimés, le dialogue relaté ci-dessus, non content d’augmenter le malaise de la situation, est symptomatique de l’adresse avec laquelle la série de Joe Weisberg et Joel Field joue autour des idéaux qui régissent les individus investis dans un engagement politique finissant (invariablement) par les dépasser. Sans toutefois qu’ils arrivent à le remettre complètement en question.

(c) FX

Aussi étrange et étonnant que cela puisse paraitre, la première chose à laquelle j’ai pensé en découvrant The Americans à ses débuts, c’est à John Steinbeck. L’honorable, l’illustrissime, l’unique et imparable John Steinbeck et à l’un de ses ouvrages les plus marquants me concernant. Celui-là qui donne son titre à l’article consacré à la série diffusée sur FX qui s’apprête à se conclure, après cinq saisons magistrales, par un dernier tour de piste de dix épisodes. Si l’œuvre de Steinbeck est d’une excellence folle, et d’une humanité singulière, En un combat douteux m’a toujours paru atypique dans l’oeuvre de Steinbeck parce qu’il interroge – sans détours mais sans pour autant délivrer de réponse directe- les frontières et les limites d’une cause morale. Fut-ce-t-elle noble et portée par les meilleures intentions. Le livre, tout comme la série, pose la question de l’empathie. L’empathie du spectateur pour des personnages mus par le dessein de changer le monde, de rendre ce monde meilleur mais capables d’assassiner de sang-froid s’il le faut, et l’empathie pour les personnages envers eux-mêmes. C’est toute la force – délicate et discrète – contenue dans The Americans, capable d’installer avec une simplicité trompeuse et complexe des postulats aussi durs qu’intenses.

Diffusée au moment où Homeland était au cœur de la majorité des conversations, louée par les critiques mais peu regardée des spectateurs, The Americans a d’ailleurs probablement pâti de cela: du contexte de son lancement, de cette comparaison attendue et du genre auquel on a voulu trop vite la ranger. Dans un monde parallèle, The Americans serait un feuilleton davantage débattu, disséqué, discuté toutes les semaines, tant il regorge de moments, de scènes plus que d’épisodes, mémorables. Marquants car s’immisçant dans une apparente tranquillité routinière; à ce titre, le rythme de la série en si insolent qu’il demeure presqu’impossible de résumer chaque saison, et chaque arc contenu dans une seule saison, tant le spectateur a parfois l’impression que rien de concret ne se passe. Et pourtant… Et pourtant, par son endurance et sa ténacité, elle a fini par acquérir une forme de reconnaissance. Mine de rien, achever un tel parcours avec six saisons au compteur relève presque de la prouesse tant a) la compétition s’est endurcie au fil des années et b) la série n’a jamais sacrifié sa cohérence et son identité artistique au profit de rebondissements et de cliffhangers tonitruants, qui lui auraient davantage apporté de buzz. Cela ne l’a pas empêché de diablement se bonifier au fil d’épisodes chapotés par quelques uns des grands noms de la télévision contemporaine américaine (Joshua Brand, Graham Yost, Thomas Schlamme, Daniel Sackeim…).

« Désolé ma fille mais le métier d’espion n’a rien, mais alors rien de glamour… » (c) FX

Fausse série d’espionnage donc, The Americans est également un drame intimiste profond – subtil, fabuleux, que l’on pourrait suivre pendant deux décennies supplémentaires, facile – sur le couple, porté par deux acteurs merveilleusement funambules (Matthew Rhys et Keri Russell, beaux et émouvants même sous leurs affreux postiches) qui tiennent l’équilibre émotionnel de la série pratiquement à eux-seuls. Dans un pays capable d’élire un ancien acteur comme président, comment ne pas lire une parabole sur l’apparence et l’image déguisée que l’on renvoie quotidiennement aux autres ? Outre cette lecture qui justifie à elle-seule tout l’attirail de déguisement de nos deux espions, The Americans livre donc une réflexion pointue, poignante et pertinente sur le duo amoureux -cette symbiose précaire entre deux êtres qui se connaissent par cœur mais qui continuent de se découvrir- doublée d’une désacralisation totale du modèle familial si cher à nos amis d’outre-Atlantique. En effet, si la famille Jennings parait atypique au regard de ce qu’elle cache puis révèle peu à peu, elle n’en demeure pas moins touchée des mêmes questionnements que tout un chacun: quel avenir donner à mes enfants ? Quels idéaux leur transmettre? L’ironie suprême de la série étant tout de même de montrer deux personnages participer au démantèlement du territoire qui héberge leur progéniture. Paradoxale et complexe on vous dit.

NOTA BENET: Je m’apprête à faire quelque chose que je n’ai jamais fait avant, pas même lors de mes précédents blogs, c’est de chroniques au maximum les dix derniers épisodes de la dernière saison qui démarre ce soir. L’occasion sera, je l’espère, d’échanger au fil des semaines. Challenge accepted ?

The Americans  (FX/USA, 5 saisons, 65 épisodes – 2013/toujours en production)

Série télévisée américaine créée par Joe Weisberg et Joel Field.

Saisons 1 et 2: **
Saison 3: ***
Saisons 4 et 5: ****

L’intégralité de la série est disponible sur Netflix et myCanal.

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