The Americans (6.10) – START

L’épisode où l’on commande une dernière fois à McDonald’s avant de passer la frontière sur du U2…

D’abord se mettre en condition. Débrancher le téléphone, avoir un peu de soutien gastronomique à portée de mains, une bouteille d’eau. Bref se préparer : regarder le dernier épisode d’une série que l’on a suivi, aimée et soutenue depuis ses débuts est toujours quelque chose de particulier. Une sorte d’évènement dont on appréhende l’issue, comme si le dernier épisode, le dernier plan, la dernière trajectoire narrative allaient influer sur TOUT ce que l’on a aimé et créer notre jugement définitif. La vérité, c’est surtout que l’on se rend à l’évidence. On n’a nullement envie que cela s’arrête parce qu’on réalise qu’il n’y aura plus rien. Plus d’après, plus d’ensuite. Regarder le dernier épisode d’une série que l’on aime, c’est se préparer à devenir orphelin. À être abandonné. Et START, le dernier épisode de The Americans, ne traite que de cela : de l’abandon. De l’abandon, et du champ de ruines que laissent les Jennings derrière eux. On aurait pu s’attendre à un épisode avec poursuites en voiture, cascades en tous genre, accumulation de postiches, panoplie de gadgets pour se débarrasser du FBI ou d’autres incongruités finales pour frapper un grand coup, et marquer les esprits d’ores et déjà préparés depuis belle lurette à une fuite en avant. Il n’en sera rien. Il n’y aura ni coups de feu, ni scènes d’action, ni bagarres à mains nues, ni explosions. Rien de ce peut ou doit ou pourrait proposer ordinairement une série d’espionnage.

– Philip: Je n’ai jamais voulu te mentir. Stan, que pouvais-je faire d’autre ? Tu as emménagé à côté de chez moi. J’étais terrifié. Et on a fini par devenir amis.
– Stan: Amis ? Tu as fait de ma vie une farce.

Mais, tout comme The Americans ne fut pas véritablement une série d’espionnage, START n’est pas une series finale ordinaire. Preuve en est que le grand climax de ce dernier épisode sera une scène d’échanges à cœur ouvert, pour le moins tendue, longue de presque un quart d’heure, dans le confinement lugubre d’un garage anonyme: Stan et les Jennings. Stan contre les Jennings. Stan seul, soulagé d’avoir raison et terrifié, déçu, en colère de l’être. « You made my life a joke » peinera-t-il à dire à Philip qui n’a pas, qui n’a plus et qui ne veut plus passer par les entourloupes verbales habituelles. C’est une scène de suspense fou, où l’on retient son souffle. Mais c’est aussi une scène d’adieu bouleversante, entre deux hommes qui se sont liés d’amitié à coups de bière et de pizza, et qui allaient en face chez l’un ou l’autre quand le moral tombait dans les chaussettes. Et, rappelez-vous, il tombait souvent. Quelle scène ! À elle-seule, elle tient ce final entièrement debout et déjoue nos éventuelles prédictions hebdomadaires précédentes: non, les Jennings ne finiront pas séparés et non, ils ne mourront pas non plus. Là aussi, les scénaristes auront eu le nez fin car, en faisant interagir Stan avec Oleg, en lui faisant ouvrir les yeux de manière aussi cruelle, on comprend alors que l’agent du FBI n’a pas d’autre choix que de les abandonner. Voir ce colosse blond se fissurer sous la dure réalité de la situation, saisir dans son regard penaud toute l’ironie de sa duperie, et entrevoir l’immensité de la solitude qui s’offre à lui (sa dernière scène avec Renée est un pied de nez presque terrifiant) est juste déchirant. Peut-être bien plus déchirante que les adieux de Paige, auquel nous reviendrons après ces quelques lignes.

« Bien. Alors alors, par où commencer… »
(c) FX

L’abandon disions-nous. Celui de toute une vie. D’une vie de tromperie, de meurtres, de manipulations, de dilemmes moraux, de postiches (oui, il faut tout de même en rajouter une couche sur ces moustaches et ces perruques) et, parfois, souvent même, de secrets de famille. À commencer par ceux dont les Jennings veulent protéger Henry. Henry, celui qui, quelque part, est exempt de tout soupçon. Henry, le fils dévoué, le joueur de jeu vidéo, le sportif, l’élève assidu, le probable ingénieur. L’Américain, l’unique et véritable de la famille, qui sera laissé sur place pour son bien et pour sa protection. Là encore, c’est Philip (et pouvait-il vraiment en être autrement après avoir passé toute la saison à tisser des liens incroyables avec lui) qui lâchera la proposition face à une Elizabeth qui sera quasiment incapable de pouvoir faire ses adieux correctement. Et ce sera Stan, ce pauvre Stan, qui héritera de la mauvaise nouvelle à annoncer.

« Bon, et maintenant ? »
(c) FX

Philip et Elizabeth abandonnent tout. Et finiront par l’être eux-aussi. Par Paige, dont on pressent dès le départ, voire même depuis le début de cette saison et encore plus suite à la venue précipitée de ses parents, qu’elle n’a jamais été prête à abandonner son frère et encore moins à devenir Russe. La voir rester à quai, à la frontière canadienne, sur With or without you de U2, n’est pas une traitrise en soi, ni même un au revoir émouvant, c’est une poursuite logique. Cohérente. Et totalement ouverte: Paige reste-t-elle par lâcheté ? Pour Henry ? Parce qu’elle ne veut plus, parce qu’elle n’a pas pu devenir l’espionne que sa mère voulait qu’elle soit? Pour se punir ? Pour prendre une partie des blâmes de ses parents ? La liste des justifications est longue et Paige a bien raison de noyer le tout à coup de vodka. Philip et Elizabeth finissent donc ensemble. Mais condamnés, quelque part, à une solitude extrême encore plus terrible et répréhensible qu’une mort dans le feu de l’action. Ensemble mais seuls. Abandonnés, dans un pays qu’ils ne connaissent plus et qui ne les connait plus non plus.

Des choses en vrac et en plus :

– On a pu lire et entendre ci et là qu’il s’agissait d’un des meilleurs series finale de tous les temps. Pourquoi pas. Mais dans la mesure où la série a davantage été un triomphe critique (sans qu’aucune récompense majeure – coucou les Emmy- n’ait été décernée), et que The Americans est une série qui n’a jamais suscité les passions du public, cela m’a fait sourire. START est parfait en soi mais, si cela avait été moi, je n’aurais jamais étiré le tube de U2 aussi longtemps ^^.

START est sujet à de nombreuses intrigues laissées en suspens: Renée, Paige, Oleg, Martha (que l’on a aperçu). Cela ne me dérange absolument pas, étant donné que Joel Fields et Joe Weisberg offrent suffisamment de pistes et de possibilités pour la fiction perdure au-delà de son dernier plan. Peu de séries savent manier l’art de la fin ouverte et, à mes yeux, cela rajoute encore à The Americans son authenticité et son unicité dans le paysage sériel.

-Si l’on ajoute à tout ce parcours la chute future du mur de Berlin (qui surviendra deux ans après la fin du récit de la série), The Americans a probablement l’une des, si ce n’est la fin la plus tragique qui existe.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s