Les Soprano – Woke up this morning

Déjà, à l’époque de sa diffusion il y a bientôt deux décennies de cela, Les Soprano n’était pas une série comme les autres. Aujourd’hui, elle demeure peut-être bien la série ultime mais une chose est certaine: elle restera toujours plus que cela. Plus qu’une série. Et certainement plus qu’un simple show centré sur des mafiosi dont les bedaines en imposent autant que leur hypocrisie vorace. Parce que Les Soprano a parlé des hommes et des femmes de manière peu commune. Et souvent peu avenante. De leurs sentiments, de leurs rêves consuméristes, de leurs échecs, de leurs lâchetés, de leurs violences démentes, de leurs manies et de leurs amours. De toute cette complexité diablesse qui bouillonne en l’être humain de manière permanente.

C’était cela, avant tout, Les Soprano: le récit riche et acerbe d’une nation monstrueuse. Désenchantée, vulgaire, meurtrière. Fascinante. À l’image, en somme, de Tony Soprano, son principal protagoniste. Un type qui, de prime abord, nous apparaît comme sympathique. Marié à une femme ravissante et qu’il trompe à l’occasion. Un bon vivant, qui ne rechigne jamais contre un copieux plat de pâtes, et qui tente d’exercer son rôle de père avec plus ou moins de tendresse. Un type qui, lors de son temps libre, adore piocher dans le frigo pour se prélasser ensuite dans son canapé afin de regarder la chaîne Histoire. Un Américain presque banal, déclarant s’inspirer de la figure de Gary Cooper, « the strong, silent type » pour mieux se définir. Soit l’archétype du héros tel que le voulait le réalisateur Frank Capra : quelqu’un de fiable, d’honnête, et qui demeure capable de résoudre seul ses propres problèmes sans avoir à s’en plaindre auprès d’une tierce personne. Surtout un psychiatre. Un type presque comme vous et moi. A un détail près qu’en plus d’être le Parrain du New Jersey, Tony est une vraie ordure finie. Une crapule. Un monstre d’égoïsme capable du plus grand sadisme. Une figure terrifiante. Imposante. Fascinante parce que seule, finalement. Seule avec ses démons.

Ces 86 épisodes forment un roman d’un pessimisme si noir qu’il renvoie toutes les illusions d’un pays, dont le modèle de succès n’est au final qu’un leurre gigantesque et carnassier, droit dans l’étreinte de ses cauchemars les plus inavouables.

Les Soprano fut également la preuve qu’un cinéaste frustré peut tout à fait se recycler en un showrunner de génie; David Chase a fait de sa série une œuvre ambitieuse, terriblement personnelle, qui élargit à elle seule les sphères délimitées par le petit écran. Personne, depuis, n’a fait mieux. Pas même HBO, qui n’en s’est jamais remis. Pas même Matthew Weiner, poulain élevé dans l’écurie de Chase himself, et pourtant brillant dans le genre – Mad Men a beau être une réussite, il contient encore beaucoup trop de personnages sympathiques – ni Vince Gilligan qui, à l’identique, parle avec Breaking Bad d’une Amérique qui ne réalise même pas qu’elle se désincarne comme une grande fille. Non, vraiment, Godard et sa vision passéiste d’une télévision réductrice peuvent bien s’empresser de potasser cette grande fiction moderne pendant qu’il est encore temps. Dans le genre cruel et culotté, ces 86 épisodes forment un roman d’un pessimisme si noir qu’il renvoie toutes les illusions d’un pays, dont le modèle de succès n’est au final qu’un leurre gigantesque et carnassier, droit dans l’étreinte de ses cauchemars les plus inavouables. Quand on pense que tout commence par des canards, il y a quand même de quoi regarder la fameuse way of life (et les volatiles) d’un autre œil. En parlant de way, de route et de trajet, pendant longtemps lorsque je regardais le générique des Soprano, je ne pouvais m’empêcher de penser que l’itinéraire emprunté en voiture par Tony était, déjà, une métaphore qui symbolisait toute la série. Soit celle d’un type qui roule au sens propre sur le New Jersey pour écraser les autres…

Davantage que Twin Peaks, œuvre fondamentale, au culte démesuré mais sans doute un peu trop surestimé, Les Soprano demeure une sorte de «série de liaison», chaînon évident entre les séries du XXème siècle et celles à venir, dans la mesure où son exigence marque très certainement ce que la télévision peut offrir de plus adulte et de plus accompli. Si dans vingt ans tout le monde aura oublié la généralité des nouveautés de cette saison, et des saisons passées, personne n’aura oublié Les Soprano. Personne. Ne serait-ce que pour sa conclusion toute à son image : brutale, originale, incisive, sans compromis. Et qui alimente, encore, débats et théories.

Ironie du sort, la mort de James Gandolfini a suscité une vague d’émotion assez étonnante. Non pas qu’elle fut surprenante mais plutôt paradoxale: pendant toute une vie de spectateur, Gandolfini était mondialement reconnu pour sa prestation (impliquée) d’un salaud fini qui cachait derrière un sourire bonhomme une cruauté d’ogre. Le fait qu’il ait été plusieurs fois récompensé pour ce rôle est amplement mérité. Que sa carrière au cinéma, notamment par le biais de ses interprétations dans Max et les Maximonstres et Welcome to the Rileys, n’ait pas eu le temps de connaître cet équivalent est regrettable car elle laissait entrevoir une facette différente mais tout aussi sensible. Me revient subitement une maxime qui m’indique qu’il est le moment de conclure: « Sometimes we go around feeling pity for ourselves, but behind our back a great wind is carrying us. »* C’est une maxime qui résonne fortement tout au long de la sixième et ultime saison. C’est une phrase qui travaille Tony Soprano suffisamment longtemps, y compris, de manière inconsciente, dans la scène finale, et qui peut, en toutes occasions, nous servir de réflexion sur notre fait d’être vivant dans ce bas monde. La série ultime je vous dis.

***** Les Soprano (HBO, 6 saisons, 86 épisodes – 1999/2007)

Série créée par David Chase. Intégrale disponible (indispensable même!) en Bluray et en DVD.

Le site officiel de la série

  • * : « Parfois, nous nous apitoyons sur notre sort alors que derrière nous, il y a un grand vent qui nous transporte. »

4 réflexions au sujet de « Les Soprano – Woke up this morning »

  1. Je ne sais pas si tu souviens y’a deux ou trois mois , après ton article sur the wire , on avait parlé des sopranos et j’avais avoué ne pas avoir finis la saison 6 .
    Au final , je l’ai regardé , et je me suis même demandée pourquoi j’avais arrêter cette série . Les personnages m’avait en fait manqué . Ils sont tous plus étranges les uns que les autres .
    Donc conclusion bonnes serie mais le dernier épisode ma royalement déçu.

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    1. Ah mais je m’en souviens parfaitement 🙂 !

      (ATTENTION À CEUX QUI LISENT ET QUI N’ONT PAS VU LA FIN DES SOPRANO : SPOILERS !!!)

      Désolé que le dernier épisode t’ait déçu, je fais partie de ceux qui trouvent que c’est un coup de maître. Une partie du public attendait, à l’époque, je pense, de voir Tony jugé. Avec la perspective de le voir mourir à l’écran. Je pense que si l’on avait vu cela, si Chase nous avait imposé cette vision, c’eut été un peu démagogique de sa part, surtout après avoir montré durant six saisons (dix ans en tout) l’ambivalence dans la cruauté et la violence, sans jamais perdre de cap un cynisme et un pessimisme absolus.

      Moi cela a été un choc. J’ai retenu mon souffle jusqu’à l’écran noir. La conclusion m’a travaillé toute la semaine qui en a suivi. Je la trouve incroyable et unique. Personne n’avait fait ça et personne ne l’a fait depuis (enfin si, mais de manière parodique). Je pense que c’est mieux ainsi. Chacun est libre de choisir sa fin. Et, de toute manière, il y a tous les indices présents pour se faire son opinion…

      Mais ce n’est pas grave, tu reviens commenter quand tu veux 😉

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      1. Oui mais après si t’as regardé le final à l’époque où il a été diffusé je peux comprendre ta réaction . Moi j’avais entendu dire que des gens n’avaient pas aimé le dernier épisode . Donc je m’attendais à quelque chose de choquant qui pourrait nous faire détester le final , bah rien . Même si au final , on peut se dire que c’est une façon assez intéressante de finir une série comme ça .

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      2. Non, je ne l’ai pas vu au moment de sa diffusion ^^.
        J’ai découvert la série en 2001: j’ai regardé la première saison mais, faute de n’avoir les DVDs sous les coudes, j’ai arrêté. C’était l’époque où France 2 avait acheté les droits d’une série archi-récompensée, encensée comme rarement, et suivie par des millions de téléspectateurs, et qui était diffusée chez nous en troisième partie de soirée: une honte. Je l’ai redécouverte que bien après, il y a à peu près dix ans, lorsque la série venait à peine de s’achever. Mais qu’importe: le final reste, encore aujourd’hui, « choquant » par sa manière de conclure. Une partie des abonnés à HBO de l’époque a même cru à une panne, c’est te dire !

        En somme, je pense qu’il ne peut pas te laisser indifférent. Et ça, c’est assez balèze je trouve.

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