La Garçonnière – Le meilleur film de tous les temps

Hiver 1959, New-York. CC Baxter (Jack Lemmon) est employé dans une immense compagnie d’assurances. Célibataire, il prête régulièrement son appartement à ses supérieurs pour que ces derniers puissent y amener leurs maîtresses en toute discrétion. Ce qui lui vaut dans tout l’immeuble une réputation notable de fêtard. Baxter, qui compte tirer profit de cette situation pour monter rapidement en grade, est attiré en secret par Fran Kubelik (Shirley MacLaine). L’ambition professionnelle ne passe pas inaperçue aux yeux du PDG de la compagnie, Jeff Sheldrake, qui convie Baxter dans son bureau. Lui aussi compte bénéficier de cette garçonnière…

(c) United Artists

Ne citez plus Citizen Kane. Ou Sueurs Froides. Ou n’importe lequel des films votés dans le classement des meilleurs films de tous les temps par un panel de jurés qui, visiblement, n’a pas la décence de reconnaître qu’ils se trompent depuis des décennies. La Garçonnière les dépasse, et de loin. C’est, comme on dit dans le jargon, « un modèle du genre.». Un film aux dialogues malins, incisifs et intelligents, qui ne perd rien de sa délicieuse saveur au fil des ans (bien au contraire) et qui ne s’affadit jamais, même après des centaines de visionnage. Un film où la mise en scène et l’alchimie des acteurs sautent à tous les plans. Où toutes les étoiles scénaristiques sont parfaitement alignées pour un apothéose mémorable. C’est un film parfait, en tous points, autant pour la qualité millimétrée de son récit que pour l’étonnante intemporalité de son sujet. Car il ne faudrait pas prendre le film de Billy Wilder (Certains l’aiment chaud, Boulevard du crépuscule, Irma la Douce) pour une simple comédie bouffonne. Par bien des aspects, La Garçonnière est un drame noir et cruel d’une profondeur unique, qui parle de harcèlement moral, de la pression au travail, de l’ambition et de ce mutisme social que l’on retrouve dans les open spaces. Autant de thématiques qui entrent en résonances avec le monde du travail d’aujourd’hui. Récemment, à la lumière du scandale médiatique qu’un Harvey Weinstein a connu, le film de Wilder montre une fois de plus la pertinence de ce chef-d’œuvre.

Le premier trait de génie de Billy Wilder, c’est Jack Lemmon. Son acteur fétiche, immense acteur tout court, qui incarne avec finesse et élégance le rôle principal de cet employé modèle. Dans cette histoire qui mêle satire, drame et romance, C.C. Baxter est un homme simple qui n’aime pas particulièrement son travail mais qui y trouve malgré tout un quelconque essor financier. Il n’apprécie pas les manières de ses supérieurs mais il s’y plie malgré tout, par contraintes hiérarchiques. Il aimerait bien. Il aimerait mieux. Comme moi, comme vous, comme nous. Mais comme moi, comme vous, comme nous, il ne sait pas davantage faire que tous les autres innombrables quidams qui pointent tous les jours…

« Bon, qu’est-ce qu’on mate ce soir mon p’tit Buddy Boy ? (c) United Artists

Le soir venu, Baxter se rattrape avec un plateau-repas qu’il consomme devant la télévision avant d’aller se coucher pour recommencer une nouvelle journée de travail. Ce n’est pas un homme résigné mais c’est un ambitieux à la petite semaine. Qui, quelque part, se prostitue pour s’émanciper. Il « prête » son appartement pour que ses supérieurs puissent y convoler à leurs aises et, en échange, grimpe dans l’échelle sociale. Et cette routine quotidienne, familière, et à laquelle tout le monde peut aisément s’identifier, Billy Wilder l’orchestre avec un tempo et une mécanique savoureuse pour mieux la faire dérailler. Le point déclencheur ? Une femme. Cheveux coupés courts, à la garçonne, tendre et tout sourire, Fran Kubelik doit quotidiennement subir les gestes mal placés de ses supérieurs. C’est grâce à elle que le film prend toute son humanité et son ampleur tragique. Tour à tour enfantine, bouleversante et complice, Shirley MacLaine insuffle à son personnage une humanité désarmante qui va briser la ronde des faux-semblants et révéler les hommes; Baxter, totalement sous le charme de Miss Kubelik (comment ne pas l’être en même temps ?) en premier lieu. Leur relation est magnifique. Parce que ni surjouée, ni dramatisée à outrance, ni accentuée dans les sentiments qu’ils développent, malgré eux, entre eux, tous les deux. Pareille sérénade, au cœur de ce qui proprement une symphonie de personnages à la partition exceptionnelle, devrait être étudiée dans les écoles de cinéma. En tombant amoureux, Baxter s’émancipe de ses supérieurs pour sortir d’un rang funeste et moribond. De même, Kubelik réalisera que la vie ne se résume pas seulement – même si cela reste cruellement vrai- à un monde où il y a ceux qui prennent et ceux qui sont dépossédés.

Grand admirateur de Billy Wilder, Cameron Crowe cite La Garçonnière comme étant son film préféré. On comprend le réalisateur de Jerry Maguire à vouloir aborder à son tour les mêmes thématiques sans, pour autant, y trouver une émotion similaire. Car, tout comme Baxter, Jerry Maguire entend réussir à être ce qui, aujourd’hui, demeure de plus en plus difficile : devenir un mensch. A savoir un homme d’honneur et intègre, un vrai être humain.

(c) United Artists

***** La Garçonnière (The Apartment, USA, 125 minutes).

Film américain réalisé par Billy Wilder. Scénario : Billy Wilder et I.A.L. Diamond. Avec Jack Lemmon (Calvin Clifford « C.C. » Baxter), Shirley MacLaine (Fran Kubelik), Fred MacMurray (Jeff D. Sheldrake).

Disponible en DVD (MGM depuis novembre 2001), réédité depuis février 2018 chez RIMINI Éditions en DVD/ Bluray.

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