Cinéma Monsieur Verdoux

Monsieur Verdoux – Le jour où Chaplin tua Charlot

« Sache que les hommes sont ce qu’est leur époque »
(Le Roi Lear, William Shakespeare)

1947. Charlie Chaplin a 58 ans, et s’il demeure un artiste comblé, sa vie privée est loin d’être idyllique. Accusé par le FBI d’avoir des sympathies communistes, Chaplin représentait une menace nationale pour Hoover et ses comparses. Oui, oui, vous avez bien lu la phrase qui précède: à cette époque, l’homme qui joue le vagabond moustachu accompagné de son agile canne souple était considéré dangereux. Il faut dire que l’ami Charlie, anglais de naissance, occupe le sol des Etats-Unis depuis plusieurs années. Il y a même trouvé le territoire qui a glorieusement sanctifié sa carrière alors que, détail louche, et des plus suspicieux, il n’a jamais demandé la nationalité américaine. Il est des faits qui ne siéent guère à la sécurité intérieure, surtout lorsque la personne sous surveillance en question est un artiste démesurément populaire. Cela pourra apparaître excessif mais le nom seul de Chaplin faisait déplacer les foules par wagons entiers et pouvait remplir l’équivalent de deux Stades de France. On exagère ? A peine. Chaplin est d’ailleurs bien plus qu’un nom, aussi illustre soit-il. Mieux qu’une star, il est une idole qui personnifie l’espoir au-delà de la pellicule.

Sauf qu’en 1947, la Seconde Guerre Mondiale est terminée depuis deux ans tout juste. Le monde vient de se prendre un conflit meurtrier de plus, un krach boursier et une crise économique sans précédents. Inutile de vous dire que, dans tout ce contexte, l’espoir a été sévèrement malmené. Et que, même pour un enfant de la balle à la trempe aussi humaniste que Chaplin, rebondir est difficile… si ce n’est impossible. Sans doute est-ce pour cela que Monsieur Verdoux reste particulier dans la filmographie de Chaplin, un cas presque aussi notable que ne le fut L’Opinion Publique. Ne serait-ce que parce qu’il opère une mutation transgressive, culottée, face à son public de toujours. Et parce qu’il mord cruellement dans le lard d’une époque si boursouflée, et si inhumaine qu’elle ne peut qu’aspirer au cynisme.

Pendant que Harold Lloyd, Buster Keaton, et quasiment tous ses collègues du muet s’étant pris la porte du cinéma parlant en pleine figure, moisissent depuis dans les limbes de l’oubli, Chaplin réalise avec Monsieur Verdoux autre chose que son deuxième long-métrage où les acteurs se donnent réellement la réplique. Il tourne définitivement la page avec Charlot, personnage pour lequel il a traîné en guenilles pendant plus de trente ans. Chaplin troque donc son apparat de cloche contre un costume plus seyant: il n’en garde que les éléments clés, comme une moustache (plus fine, certes, mais une moustache tout de même), un chapeau et une canne, afin de mieux les faire disparaître à la fin du film; la silhouette d’Henri Verdoux ressemblant vaguement à celle de Charlot, le corps qui l’habite va le faire imploser. Chaplin joue d’ailleurs énormément sur la thématique de l’apparence et du code vestimentaire, notamment en résonance avec le personnage de Charlot lui-même. Quand bien même elle reste immédiatement reconnaissable, on se fiche bien du manque d’élégance de l’allure du vagabond: si elle ne répond pas aux critères exigés par la société, Charlot possède une humanité qui transcende cette pauvreté qui l’habille.

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Dès le début du film, Henri Verdoux est présenté comme « un drôle d’oiseau ». Un type qui, à vue de photo, ne ferait pas de mal à une mouche. C’est un jardinier hors pair, qui prend soin de ses fleurs et qui veille à ne pas écraser les chenilles qui emprunte son allée. Un homme charmant en somme, d’allure respectable, portant beau… et qui pourtant brûle ses victimes dans son incinérateur.  Henri Verdoux a beau être bien se présenter, sa coquetterie costumière n’est qu’un apparat de théâtre visant à masquer la monstruosité de ses actes. Il use précisément de tout son charme théâtral pour séduire des femmes d’âge mûr. Afin de les détrousser mais également de les tuer, dans le cas extrême où elles deviendraient trop gênantes pour son business. La seule femme qu’Henri Verdoux ne tue pas en dit long. C’est une pauvre hère, une âme en peine qui cherche asile et réconfort; quasiment le fantôme symbolique et féministe de Charlot, le cabotinage en moins.

Ce qui reste fascinant avec le recul qui nous est permis aujourd’hui, c’est de voir à quel point  Chaplin use au maximum de son capital sympathie, qu’il a acquis auprès du public en tant qu’artiste, pour créer de la gêne chez le spectateur. Car Chaplin n’est pas un idiot. Ce n’est donc pas un hasard complètement fortuit si le récit du film se passe peu de temps après la crise de 1929: il s’en sert comme d’un ressort comique qu’il tend à son maximum dramatique. Pour mieux déployer son arsenal satirique, quitte à en faire exploser tout l’émail fragile de nos dents. Remercié par la banque qui l’employa pendant trente ans, Verdoux n’est que la résultante désespérée d’un système qui l’a mâché violemment puis recraché ensuite sans ménagements. Le fait qu’il campe une variation lucrative de Barbe-Bleue, marié sous différents noms d’emprunts à des bourgeoises, parvenues, tristes, vulgaires ou tout simplement exaspérantes, montre que tuer des gens est un moyen de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Donc de diriger une entreprise comme une autre. Le désespoir n’est-il pas un conseiller d’orientation professionnel qui répond à sa propre logique ? En une suite de plans qui valent autant de discours, Chaplin y répond à la fin, en montrant que la spéculation, et la crise qui s’ensuit inévitablement, ne peut conduire qu’à la perte de nos valeurs humanistes. Donc au fascisme.

Verdoux ne sera pas arrêté. Il se rendra de son plein gré. Par lassitude, et pour asséner à ses propres geôliers une morale crépusculaire qui prévaut encore aujourd’hui : “Le procureur, non avare en compliments, a reconnu que j’avais de l’intelligence. (…) Pendant 35 ans, j’en ai fait un usage honnête. Après personne n’en a voulu. J’ai dû m’établir à mon compte. Quant à l’assassinat collectif, le monde ne l’encourage-t-il pas en construisant des armes de destructions collectives ? Il a mis en pièces des femmes et des enfants avec les ressources de la science. Comme assassin collectif, je suis un amateur à côté. Mais je ne vais pas perdre mon calme puisque, bientôt, je perdrai ma tête. Néanmoins, en quittant cette étincelle de vie terrestre, je n’ai qu’une chose à dire : je vous reverrai tous très bientôt”.

La scène finale, où on le voit se rendre à son imminente décapitation, glace doublement le sang. Si elle n’excuse pas le personnage de Verdoux, elle condamne tacitement ceux qui s’apprête à l’exécuter « proprement ». Parce qu’avec cette perspective d’une fin violente, qui ne sera pas montrée à l’écran, ce n’est pas juste Charlot qui s’apprête à mourir. C’est l’espoir lui-même.

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*** Monsieur Verdoux  (Monsieur Verdoux- A comedy of murders. USA, 1947. 124 min).

Réalisation : Charlie Chaplin. Scénario : Charlie Chaplin, sur une idée d’Orson Welles d’après la biographie d’Henri Désiré Landru. Directeurs de la photographie : Roland TotherohCurt Courant (non-crédité).

Avec Charlie ChaplinMady CorellAllison RoddanMartha RayeRobert LewisAudrey Betz et Marilyn Nash

Date de sortie : 11 avril 1947 (New York); 14 janvier 1948 (France).

Disponible en DVD aux éditions MK2 ici.

Le site officiel de Charlie Chaplin

  

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