The Place Beyond The Pines – Un motard, un flic, un môme

Dans Blue Valentine, son précédent film, Derek Cianfrance s’illustrait déjà par sa volonté de faire un cinéma authentique. De se coller de très près au réel pour que le public s’immerge pleinement dans l’histoire de ce couple (dont on savait, par avance, la triste issue) et finisse par y croire. Mais s’il possédait d’indéniables qualités, son interprétation en tête, l’aboutissement émotionnel de Blue Valentine témoignait d’une construction narrative un peu trop visible pour que l’on soit réellement touché dans la durée. Or, dans le cas de The Place Beyond The Pines, la durée est précisément un atout majeur sur l’architecture du récit et sur son impact dans le cœur du spectateur.

S’il garde, donc, ce souci de l’authenticité dans la mise en scène, Derek Cianfrance a choisi d’adopter un angle volontairement romanesque, proche de Zola, pour raconter une histoire en trois tableaux. Bien sûr, compte tenu de la grandeur épurée qui unit les deux premiers actes, on pourra toujours retrouver à dire sur le déséquilibre évident de la conclusion. Mais la grâce qui orchestre le tout est perpétuellement présente, même dans ses faiblesses, tant est si bien que c’est à peine si l’on voit les 140 minutes passer. Au moment précis où vous lisez ces lignes, la convention voudrait que je fasse un bref résumé de l’intrigue. Le truc c’est que les résumés ont la fâcheuse tendance à en dire trop, ou pas assez. Donc le mieux que je puisse faire, c’est de laisser agir le cinéma, et de laisser les images parler d’elles-même. Si c’est devenu une mode que de synthétiser tout le film en une seule bande-annonce, rassurez-vous, ce n’est pas le cas ici. Donc, si vous le voulez bien, on se retrouve dans 2 min et 51 secondes…

Pour son troisième film, Derek Cianfrance a choisi d’aborder le thème de l’identité. Ce qui structure et définit un individu. Plus haut je mentionnais Zola; Cianfrance a la même démarche naturaliste: sa chronique s’étale sur une quinzaine d’années et suit le cheminement chronologique de trois personnages, en leur donnant pleinement un parcours à égal niveau. Ailleurs, un tel dispositif pourrait lasser mais Cianfrance trouve une intensité émotionnelle dans cette construction précise. Il réussit à faire ressentir, dans cette temporalité linéaire qui avance et qui accumule les strates de plus en plus complexes de la personnalité d’un être, le poids des ans que les hommes portent sur leurs épaules avec fragilité. Ici, c’est la place du père qui joue un rôle important dans la construction des personnages.

Luke (Ryan Gosling, excellent) voit dans sa paternité la perspective d’un nouveau départ qui lui permettrait de se retirer d’une vie précaire. Lui qui n’a pas connu son père a envie d’être présent, de subvenir aux besoins de son fils mais, surtout, de donner de son temps. D’être bon à autre chose que de faire le kamikaze sur une moto. De transmettre une sorte d’héritage spirituel: « J’ai envie d’offrir une glace à mon fils. Comme ça, à chaque fois qu’il mangera une glace, il verra ma tronche jusqu’à la fin de sa vie » confiera-t-il à Romina (Eva Mendes). Dans le cas d’Avery (Bradley Cooper), la figure du père symbolise une opposition presque naturelle. A l’encontre de son père, juge de renom, destiné à devenir avocat, Avery endosse le costume de flic presque par esprit de contradiction. Lui qui ne voulait pas être un héros en devient un par défaut, ce qui va progressivement bouleverser sa vie mais, surtout, son rôle de père. Avery va quasiment renoncer à s’occuper de ce fils qu’il n’a pas envie de connaître plus…et qui va clairement le faire sentir à l’avenir.

L’avenir, c’est celui du dernier acte. Celui qui appartient à Jason (Dane DeHaan), et qui fait le lien avec l’ensemble. C’est, peut-être, la partie la plus démonstrative de l’histoire, mais elle n’en comporte pas moins une émotion qui se fait toujours ressentir. Souvent brillamment. Sûrement parce qu’à ce stade de la narration, le film ne cherche pas une sorte de climax qui viendrait bouleverser la tonalité chorale du récit. Non, The Place beyond the Pines se conclue en douceur, par une échappée riche d’ambiguïté qui s’envole grâce aux vers de The Wolves, pièce d’orfèvrerie folk signée de Bon Iver : « What might have been lost/ Don’t bother me. » Ce qui a été perdu ne me dérange pas. L’espoir et la mélancolie peuvent alors enfin (re)devenir les deux facettes qui font avancer la vie.

*** The Place Beyond the Pines (USA, 2013, 140min).

Film co-écrit et réalisé par Derek Cianfrance. Scénario : Derek CianfranceBen Coccio et Darius Marder. Avec Ryan Gosling : Luke, Bradley Cooper: Avery Cross, Rose Byrne : Jennifer, Eva Mendes: Romina, Ray Liotta: Deluca, Bruce Greenwood: Bill Killcullen et Dane DeHaan: Jason.

Le site officiel du film

(c) photos: Studio Canal