(Il parait que) Je regarde « trop » de séries

Il parait que je regarde trop de séries. Pas un peu ni même beaucoup. Non trop. Je ne sais plus qui me l’a dit – ni même combien de fois j’ai pu entendre cette affirmation- mais il parait bel et bien que je regarde trop de séries. Apparemment, je ne suis pas au courant mais il existerait un nombre d’épisodes par semaine au-delà duquel, visiblement, on serait dépendant à cet art noble mais pourtant encore tant dénigré dans notre cher pays si soucieux de son prestige culturel.

Vous imaginez un peu le contexte ? On vous fait comprendre que vous regardez trop de séries comme si, je ne sais pas moi, vous buviez par exemple plus d’alcool que de raison. Que faites-vous dans ce cas-là ? Vous suivez une thérapie ? Vous allez où ? Vous allez en cure de désintoxication ? Vous assistez à des réunions où se trouvent plein de personnes aux yeux vitreux, avec des poches énormes parce qu’elles ont passé trop de temps à binge watcher tout et n’importe quoi ?

-Bonjour, je m’appelle Jeoffroy.
-BONJOUR JEOFFROY !
-C’est mon premier jour aux Sériphiles Anonymes et je n’ai pas regardé d’épisodes de séries depuis trois ans, trois mois, trois jours et trois heures. Ce qui fait que j’ai regardé sept saisons de Game of Thrones et je n’ai même pas pu voir la fin.

(Applaudissements)

-Non, n’applaudissez pas ! Vous rendez compte du temps passé à voir des hommes et des femmes en guenilles et autres peaux de bêtes parcourir je ne sais combien de surface pour se mettre sur la tronche tout en essayant de sauver le monde mais sans savoir comment ?

De la même manière que vous pouvez lire trois livres en même temps puis en laisser un sur votre table de chevet pour le reprendre plus tard. Ou parcourir une dizaine de BD à la fois et écouter vingt disques par semaine, vous ne devez rendre de compte à personne.

Est-ce cette image que l’on a des personnes qui s’intéressent aux séries ? Celle de personnes qui regardent absolument tout pour peu que cela soit désigné comme tel ?

Pour tout vous dire, sur le moment, cela m’a un peu vexé. Je vous rassure, je m’en suis remis mais le propos m’a tout de même fait réfléchir pendant une petite poignée de jours. Avant de poursuivre (pour celles et ceux qui seraient encore devant leurs écrans), je tiens à dire que je suis très soucieux et sensible sur ce que les gens pensent de moi. Je ne suis obtus ni arrogant précisément parce que je sais qui je suis : un être bourré d’imperfections qui s’efforce quotidiennement de rester debout. De fait, j’écoute toujours lorsque l’on me parle. Ou à peu près toujours sauf lorsque je regarde une série.

Je ne regarde pas trop de séries mais plusieurs séries. Et plusieurs séries à la fois. En même temps et sur une même semaine. Là est la nuance et le secret, même s’il n’y a pas plus de secret que de réelle explication. C’est tout et c’est aussi simple que cela. Et c’est probablement ce qui fait que l’on me dit régulièrement que je regarde trop de séries. Je renvoie l’image d’un individu qui regarde beaucoup de séries parce que j’en suis simultanément plusieurs. Voilà tout. Je suis un curieux. Un gourmand. Quelqu’un qui aime être étonné. Surpris. Séduit. Intéressé. Alors forcément, j’aime picorer. Oh mais j’ai mes goûts et mes préférences mais j’adore me réfugier dans une multitude de genres et d’univers aussi différents que possible. Vous voulez regarder cette série ? Celle-ci ? Celle-là aussi ? Eh bien c’est possible : un épisode à la fois. De la même manière que vous pouvez lire trois livres en même temps puis en laisser un sur votre table de chevet pour le reprendre plus tard. Ou parcourir une dizaine de BD et écouter vingt disques par semaine, vous ne devez rendre de compte à personne.

Pourquoi regarderait trop de séries ? Parce que l’on pourrait employer le temps consacré à regarder un écran à autre chose ? Faire ses courses ? Faire du bénévolat ? Lire ? Jouer de la musique ? Écrire ? Marcher et respirer le bon air ? C’est intéressant parce que, même si l’on ne pense pas à mal lorsqu’on m’envoie ce qui n’est même pas une pique (je pense au contraire qu’on s’étonne davantage de toutes les séries que j’ai regardé toute ma vie), vous n’entendrez jamais quelqu’un lancer à une autre personne : « Tu lis trop de livres. » Ou « Tu écoutes trop de musique». Ou «Dis-donc toi, tu regardes trop de peintures : tu passes vraiment trop de temps dans les musées c’est n’importe quoi ! ».

Pourquoi s’excuserait-on d’être passionné par quelque chose ? Pourquoi s’excuserait-on du nombre d’heures (quantifiable en années si l’on compte la quantité de séries que j’ai revu plusieurs fois) passées à s’asseoir et à regarder des histoires souvent prenantes, drôles, émouvantes, grisantes, divertissantes, ludiques, intelligentes ? Parce que l’on reste avachi sur notre canapé ? Mais les séries télévisées sont stimulantes. Elles rendent le monde meilleur parce qu’elles le décortiquent pour nous le faire comprendre avec une complexité bien à elles et une force émotionnelle unique. Tout comme si je n’avais pas lu Emile Zola, Alexandre Dumas, Stephen King, Pierre Gripari, Roald Dahl ou Dino Buzzati, je ne serais pas l’individu qui écrit ces lignes aujourd’hui si je n’avais pas regardé les séries avec lesquelles j’ai passé du temps. Et du bon temps.

Mes héros modernes n’ont rien à envier à des icônes telles que Blueberry, Corto Maltese, D’Artagnan, Jean Valjean ou Ulysse. Ils se nomment John Carter, Susan Lewis, Mark Greene, Zorro, John Steed, Emma Peel, Chandler Bing, Artemus Gordon, Bunk Moreland, Troy & Abed (in the morning !), CJ Gregg, Josh Lyman, Carol Hathaway, Jimmy McNulty, Kate Austen, Jack Shepard, Sawyer, Daniel Larcher, Jake Peralta, Charles Boyle, Pacey Witter, Homer Simpson, Bender, Fry, Matt Albie, Danny Trip, Jordan McDeere, Mr Peanutbutter, BoJack Horseman, Kim Wexler, Jimmy McGil, Peter Benton, Felicity Porter, Philip Jennings, Coach Taylor, Tim Riggins, Landry Clarke, Vince Howard, Walter Bishop, Homer Simpson, Angela Lewis, Sam Beckett, Boyd Crowder, Numéro 6 et tant d’autres que j’en oublie forcément. Ils se portent bien et ce billet de rentrée leur est affectueusement dédié.