Gianmaria Testa – Céleste. Et parmi les siens.

Il y a presque un petit mois, il aurait eu soixante ans. Soixante. Un beau chiffre rond, ensoleillé comme le cercle de ses binocles et ce sourire étincelant, dissimulant à peine le caractère discret d’un homme qui aura fait de sa deuxième existence une vie d’artiste et de poète.

Voilà plus de deux ans que Gianmaria Testa nous a quitté des suites d’un cancer forcément ingrat, forcément injuste. Voilà plus de deux ans que sa discographie, exemplaire et longue d’une belle majorité, continue de témoigner en sa faveur et de clamer qu’il demeure sans conteste le meilleur représentant musical de son pays. Toutes catégories confondues. Bien sûr, on pourra toujours rétorquer que Paolo Conte et que Vinicio Caposella. Oui, bien sûr. Mais, la vérité c’est que, même si les deux artistes cités sont des figures musicales proches, quasiment paternelles même, Gianmaria les aura toujours dépassé sur la ligne d’arrivée. Et d’une large distance. C’est comme cela. Ce que chante le Piémontais surpasse largement le simple fantasme d’une Italie ensoleillée, chantante, exotique, où il fait bon se détendre pour mieux vivre. Ses chansons ne manquent pourtant pas de paysages traversés ni de territoires à arpenter; peuplées de petites gens, d’amoureux en transit ou d’émigrants portés par l’espoir d’une vie meilleure, elles ne parlent presque que de cela. La différence étant que, certainement mieux que quiconque, avec une magie indomptable, tacite, et tangible pourtant, Gianmaria parvient à saisir cette dimension intérieure que le voyage finit toujours par prendre au fur et à mesure du temps qui passe. Da questa parte del mare, Extra-muros, Altre latitudini… il n’y a qu’à lire les titres des albums de Gianmaria Testa pour constater, simplement, que ce type là est habité par les distances. Celles parcourues et celles qui ne demandent qu’à l’être. Aussi est-il peu surprenant lorsque, à l’âge de 37 ans, Gianmaria Testa signe son premier disque intitulé Montgolfières. N’en déplaise à l’intéressé, qui signa par la suite des albums d’une inlassable beauté, cet album reste un coup de maître inégalé.

A l’époque, tandis qu’il s’attèle à son activité principale de chef de gare, le bonhomme à la moustache frisottante (brassenssienne diront certains) gratouille dans son coin entre deux arrivées et départs de trains. Toute l’essence de la musique de Gianmaria Testa est dans cette logique: rester à quai mais garder le voyage en perspective. La tête dans les étoiles, les yeux scrutant le ciel et les nuages, Testa l’autodidacte abandonne son sifflet pour se cogner les doigts contre les cordes, et accoucher de mélodies limpides, fluides, et délicieusement acoustiques. En arrière plan, protecteur et bienveillant, le jazz veille au grain (Come le onde del mare, Un automobile). Mais la part belle est laissée à la dame à six cordes (Senza titolo), que Testa sait courtiser avec goût. Parce qu’il a su, divinement, l’apprivoiser. Avec elle, il griffonne des histoires où il faut faire ses valises pendant qu’il est encore temps (Habanera, Un aeroplano a vela). Il met en scène des images et des instants volés dans des villes et des gares (Città lunga, Le donne nelle stazione), il croque comme personne la beauté d’un être cher pour tenter d’en garder intacte son inestimable et précieuse valeur (Dentro la tasca di un qualunque matino – bouleversante et inoxydable ballade-, Maria –messieurs si vous voulez courtiser une femme, c’est de cette façon qu’il faut procéder). En somme, il réinvente l’ordinaire pour le libérer de sa routine. Et nous avec. Il n’y a qu’à écouter la partie finale qui conclue La traiettoria delle mongolfiere, véritable moment de grâce et de majesté, pour se surprendre à penser que c’est le type même de morceaux qui font que la musique – celle que l’on ne cesse de réécouter afin d’y trouver quelque chose que l’on ne sait pas encore- nous fait perdre pied pour que notre âme prenne de l’altitude.

Peu sont les artistes qui parviennent à ne plus nous faire toucher terre sans qu’on le réalise vraiment. Gianmaria Testa en est le céleste représentant. Ce conquérant humaniste d’une poésie simple qui ne demande qu’à être larguée en même temps que les amarres, cet artiste rare, humble, fut et reste un chanteur d’exception. Ne serait-ce que parce qu’il donne autant à voir qu’à entendre.

***** Montgolfières (Le Chant du Monde/ Harmonia Mundi/ Le Label Bleu), disponible depuis le 10 octobre 1995.

Le site officiel de Gianmaria Testa

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