Incassable – Croire en l’incroyable

C’est l’histoire d’un homme nommé David Dunn (Bruce Willis à la vie civile) qui officie en tant que gardien de sécurité au stade de Philadelphie. Séparé de sa femme Audrey (Robin Wright, beautiful as usual), il prend le train du retour après avoir passé un entretien à New York. Sauf qu’un terrible accident ferroviaire survient et que David devient le seul survivant. Le seul survivant, sans aucune égratignures. Lors de la commémoration funéraire de l’accident, David reçoit un mot sur le pare-brise de sa voiture. Il est invité par l’étrange Elijah Price (Samuel L.Jackson, perfect as usual) qui lui promet des réponses à ses interrogations. Féru de comics depuis son enfance, expert dans les mythologies entourant cet art populaire, Elijah est persuadé que la raison pour laquelle David a survécu, c’est parce qu’il est un super-héros.

Il existe peu de films auxquels j’associe une forte expérience de cinéma. La plupart du temps, lorsque je vais voir un film sur grand écran, je ne retiens que si ce dernier m’a plu ou non. Il existe peu de films pour lesquels, dès que je les revoie dans la quiétude de mon salon, je me souviens de ce que j’ai ressenti la première fois, à la première vision. American Beauty est de ceux-là. Spider-Man est de ceux-là. Incassable également. Incassable est peut-être l’une de mes plus belles expériences de cinéma, pour la simple raison que Sixième Sens (que j’étais allé voir à l’époque avec mon pôpa) ne m’avait pas réellement convaincu. C’est donc un peu en trainant la patte que j’avais accompagné mon meilleur ami de l’époque voir Bruce Willis et M.Night Shyamalan tenter de réitérer le jackpot qui les avaient sacrés dès la fin des années 90. Pourtant, une fois les lumières éteintes, il ne m’a pas fallu dix minutes pour baisser la garde.

Il faut dire que cette introduction en deux temps, parfaitement superposée et montée, est une entrée qui ne laisse pas indifférent. Celle de Sixième Sens fonctionnait bien également, et jouait aussi in fine sur une forme de surprise, mais probablement avec plus d’esbroufe. En un jeu de reflets basé sur un va-et-vient visuel au cadre serré, Shyamalan esquisse la problématique intérieure de ses personnages avec une efficacité à toute épreuve. Regardez là de nouveau, c’est une merveille de mise en scène. Dans la démarche formelle de cette présentation réside toute la grandeur séminale du film: une forme de pudeur, de sensibilité et d’émotion indicible face à quelque chose que l’on ne comprend pas de prime abord, avant d’en saisir l’effroyable et extraordinaire ampleur.

Ce n’est pas pour dire mais il y a là un Easter Egg flagrant, sur la planche exposée, qui annonce le twist diabolique de « Split » / (c) Touchstone Pictures

Le talent du réalisateur du Sixième Sens n’est pas seulement de distiller la fantaisie de l’univers des comics dans le réel mais d’y insuffler de l’ambiguïté, du possible, et donc une possible foi dans les possibles de ce réel.

Terriblement mésestimé lors de sa sortie, Incassable est d’abord un drame réaliste autour de deux hommes brisés (l’un au figuré, l’autre carrément au sens propre), égarés, en proie aux doutes, qui réinjecte dans le réel une volonté de croire dans un imaginaire, fusse-t-il nourri de fables et aux mythologies populaires. Le talent du réalisateur du Sixième Sens n’est pas seulement de distiller la fantaisie de l’univers des comics dans le banal mais d’y insuffler de l’ambiguïté, du possible, et donc une possible foi dans les possibles de ce réel. De fait, le spectateur avance au même rythme que David Dunn qui, de toute évidence, prend les explications d’Elijah comme n’importe lequel d’entre nous les prendrait dans la vraie vie : comme des affabulations. Des délires totalement invraisemblables face à quelqu’un qui cherche à comprendre, avec la culpabilité évidente du survivant qui l’entoure, pourquoi diable est-il le seul rescapé d’un accident collectif ? C’est cette ambiguïté, ce trouble envoûtant qui questionne le personnage de David Dunn, et qui l’incite presque contre son gré à remettre peu à peu en question ses propres notions de rationalité, qui soutient le récit jusqu’à son tragique dénouement.

En tant que metteur en scène, et donc manipulateur hors pair, Shyamalan offre probablement là ce qui est son meilleur film, ne serait-ce que parce qu’il nous offre à croire, ou à vouloir croire, en quelque chose qui ne peut exister en dehors des cases de ces bandes dessinées que l’on aime tant. Et de le faire comme il le fait, c’est-à-dire à mille lieues de toutes les pyrotechnies et déferlements d’effets spéciaux que peut s’offrir Hollywood, avec mélancolie et profondeur, demeure d’autant plus spectaculaire.

Oui, Incassable est un grand film. Un de ceux, donc, qui vieillisse parfaitement avec le passage des ans. Un de ceux dont chaque vision apporte un petit quelque chose de neuf, de fort, d’incroyable. En effet, et on le savait depuis la fin de Sixième Sens, avec ses défauts négligeables et ses allégories parfois mystiques un peu balourdes (Signes ou Phénomènes), Shyamalan demeure malgré tout un grand romantique. Ainsi la scène la plus impressionnante  d’Incassable n’est-elle pas celle de la piscine (dans laquelle le héros se révèle), ni même celle où cet incroyable twist final remet le film dans une terrifiante perspective, mais bel et bien celle où David réveille Audrey en pleine nuit.  Dans cette scène, David porte sa femme jusqu’au lit de sa chambre pour lui dire qu’il a fait un cauchemar. Avec une grâce et une magie absolues, Audrey semble flotter dans les airs. Le regard que pose cette femme sur son mari, sans mots dire et avec une tendresse infinie, rendrait vulnérable n’importe qui.

(c) Touchstone Pictures

*** Incassable (Unbreakable, USA, 2000).

Film écrit réalisé par M. Night Shyamalan. Avec Bruce Willis (David Dunn), Samuel L. Jackson (Elijah Price) et Robin Wright (Audrey Dunn).

 

 

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