Urgences (1.19) – Travail perdu

L’épisode où il ne fait pas (du tout) bon d’être de futurs parents aux Urgences…

ATTENTION SPOILERS EN VUE !

Il fut un temps où les providers n’avaient pas pignon sur rue. Où les séries ne s’avalaient pas cul sec en trois jours et où l’on se réunissait devant la télévision pour regarder son émission favorite comme un rituel sacré. Il fut un temps où la série la plus regardée de l’Amérique, et donc du monde, était Urgences. A l’époque, nous sommes à la mi mars de l’année 1995 et NBC, à l’instar des plumes de paon colorées qui symbolisent le logo de la chaine, peut s’enorgueillir fièrement d’avoir Dingue de toi, Seinfeld, Friends et Urgences dans ses grilles de diffusion : chacune de ces séries sont non seulement des succès d’audience mais également des œuvres fédératrices saluées par la critique. Des quatre séries citées, Urgences demeure certainement – et encore aujourd’hui- la plus ambitieuse du lot. Par son inventivité visuelle, sa densité narrative, sa profondeur morale et son incroyable sens de la nuance, la série créée par Michael Crichton et chapeautée par John Wells reste un modèle d’intelligence, d’humanisme et de réussite populaire.

Sur 331 épisodes et quinze saisons, Urgences aura eu le temps de délivrer quelques épisodes mémorables, et si la première saison est assurément la meilleure du lot, Travail Perdu, en plus d’être le segment le plus récompensé de la série, demeure aisément l’un des plus notables. Pourtant, lorsque l’épisode débute, le spectateur n’est pas réellement bousculé : blessure par balle, chariots, empoisonnement accidentel, électrocardiogrammes en fanfare dans tous les coins, c’est quasiment la routine pour les médecins urgentistes du Cook County de Chicago. La routine ? Ne vous y fiez pas. Sans qu’on le remarque, et même avec l’alternance de la mésaventure de Benton et des problèmes de santé de sa mère, Travail Perdu se concentre sur le couple O’Brien, de futurs parents venus pour une situation banale en apparence. Les choses vont, évidemment, en être toutes autres: la maman, atteinte de problèmes urinaires, cache en réalité une situation critique; en l’occurrence une pré-éclampsie qui va être diagnostiquée beaucoup trop tard.

Je me sens parfaitement à l’aise:
j’ai mis au monde des centaines de bébé.

Mark Greene

C’est là que l’épisode se distingue réellement des autres. A partir de cette erreur (somme toute, et malheureusement, humaine) survient une suite de réactions en chaine où tout ce qui pourrait mal se passer…va mal se passer.  C’est probablement ce qui frappe d’abord lorsque l’on revoit cet épisode: l’intensité dramatique qui suinte littéralement par tous les pores des personnages pour contrer l’échec et bloquer l’inévitable. Pourtant, à l’instar d’un enfant apeuré par une histoire dont il connait les recoins les plus terrifiants, le spectateur ne cesse d’espérer au fond de soi que les choses vont évoluer autrement. Que le docteur Mark Greene ne va pas passer à côté de son diagnostic et que les futurs parents vont pouvoir mener leurs vies normales à l’instar de millions d’autres. Il faut dire que l’affection et l’empathie qui traversent l’épisode est notamment du au choix du couple : Collen Flynn, évidemment, qui fait là un superbe travail et bien sûr Bradley Whitford (futur Josh Lyman de The West Wing) jouant les pères attentionnés et réagir comme on le ferait tous dans une situation aussi critique. Inutile de vous préciser que la conclusion, quasiment en deux temps, est déchirante. D’autant plus déchirante que le choix de la réalisatrice Mimi Leder est de garder une forme de pudeur qui achève de vous bouleverser.

Comme je le mentionnais plus haut, cet épisode est d’une intensité incroyable. L’immersion, quand bien même les ellipses au cours de la nuit sont de plus en plus rapprochées, est totale. Suffocante. Je ne sais pas, en réalité, ce qui fait que Travail Perdu demeure encore assez douloureux à regarder. Je ne sais pas si c’est son sens du pathos, le fait d’en connaître la chute, d’assister radicalement à la naissance d’un cauchemar ou de voir, impuissant, tous les efforts entrepris massivement pour un sauvetage raté. Dans tous les cas, il s’agit là d’un scénario à la mécanique remarquable (saluons Lance Gentile de ce pas) et d’un déploiement collégial de savoir-faire, mise en scène et interprétation combinées, parfait en tous points. Car, à la mi-mars de l’année 95, Urgences ne livrait pas seulement l’une de ses pièces maitresses mais l’un des opus les plus mémorables de la télévision moderne. Tout court.

(c) NBC

***** Urgences – Travail perdu (NBC, USA, 1995).

Scénario de Lance Gentile. Réalisé par Mimi Leder.
Diffusé le 9 mars 1995.

Saison 1 disponible en DVD chez Warner Home Video.