Lost – La réinvention mélancolique

Un homme se réveille en costume. Des arbres l’entourent. Un chien passe. Une basket est accrochée à une branche. Désorienté, l’homme se relève et va droit devant lui. Une plage. Autour de lui, et avec lui, nous découvrons avec stupeur le chaos manifeste sur l’étendue de sable blanc, d’où fusent des cris et des hurlements de toutes parts. L’homme réagit à l’instant et cherche à secourir ce qui est, en fait, les rescapés du crash du vol Oceanic 815, reliant Sydney à Los Angeles. C’est le début d’une aventure humaine hors du commun, et le point de départ de ce qui demeure, peut-être, le plus grand feuilleton de notre époque.

Lost a-t-elle réinventé
le plaisir du spectateur ?
Oui. Trois fois oui.

Résumer Lost ressemble à vouloir décrire l’image d’un puzzle que l’on est en train de constituer. Pourtant, il s’agit là de la même expérience. Lost fascine parce que le mystère qui se développe sous nos yeux de manière exponentielle demeure tout aussi effrayant, et obscur, que pour ceux qui résident sur l’île. On tâtonne, on galère, on remet les pièces une à une pour mieux tout recommencer.

Avant d’être une œuvre de fiction grisante et captivante, devenue experte dans l’art du rebondissement hebdomadaire, Lost réactive la sensation de l’étonnement. La nécessité d’être stimulé, surpris, immergé et inclus dans quelque chose qui nous dépasse, et qui force à nous poser les bonnes questions. Pas d’avoir les bonnes réponses, et immédiatement de surcroit, mais d’avancer au cœur d’une intrigue touffue -paradoxalement de plus en plus claire- avec l’expectative sous chacun de nos pas. Pour moi, et je pense beaucoup d’autres, c’est presque une sensation inédite. Celle d’être perdu, désorienté, mais de s’en contenter jusqu’à en tirer un plaisir monstre.

Lost a-t-elle réinventé le plaisir du spectateur ?  Oui. Trois fois oui. De manière si génialement perverse que j’en ai souvent eu des frissons. Aussi me souviendrais-je toujours du final de la saison 3 où, mieux qu’un shoot d’adrénaline, les scénaristes ont brisé la structure des épisodes pour projeter le récit en avant, de manière abyssale. Autrefois, un épisode de Lost se structurait entre le présent de la narration sur l’île et le passé d’avant le crash; selon les interactions du récit, le passé venait mettre en relief le comportement et la psychologie du personnage qui était au centre de l’histoire. Et, autant vous dire que l’on n’envisageait guère qu’il en fut autrement : Lost était déjà bien alambiquée comme ça.

Au début, on ne s’étonne pas de voir Jack barbu, mal en point. On sourit même, parce qu’il écoute Scentless Apprentice de Nirvana dans sa jeep. Puis on se concentre. On se doit d’être attentif parce qu’on sait que c’est que c’est le final, et qu’il va bien y avoir un cliffhanger quelconque. On fronce les sourcils. On a la bouche grande ouverte : Jack convoque Kate en pleine nuit, dans un aéroport. « Attends, ils se connaissent d’avant le crash ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » Et de comprendre, enfin, en sentant notre cerveau imploser au fil de cette scène magistrale, désormais classique, et qui aurait largement suffi à Matthew Fox d’obtenir l’Emmy qu’il n’a jamais eu.

le monde se divise en deux catégories: ceux qui aiment le final de Lost et ceux qui n’ont pas compris pourquoi ils devraient l’aimer.

Lors de la quatrième et cinquième saison, beaucoup de spectateurs ont déserté la série. Il faut dire que Carlton Cuse et Damon Lindelof s’ingéniaient fortement à nous secouer les sens en tissant une intrigue de plus en plus échevelée: entre un Charles Widmore tentant de revenir sur l’île pour y reprendre sa place légitime (à ses yeux) de leader des Autres, et la volonté de la Dharma Initiative de contrôler les pouvoirs de l’île (force électromagnétique, pouvoir de guérison, voyage dans le temps etc…). Bref: vous ratiez un épisode, vous étiez foutus.

Alors, certes, la dernière saison de Lost n’est pas la plus réussie de toutes. Ne serait-ce que parce qu’elle opposa les deux types de public qui regardaient la série pour différentes raisons (ceux qui voulaient avoir toutes les réponses d’un côté et ceux qui la suivaient pour ses personnages) et que son caractère évènementiel prit quelque peu le dessus. Toute cette attente, toute cette envie de résolutions, de réponses et de nécessités d’en donner fut telle que sa conclusion, incomprise ou mal comprise, suscita des polémiques aussi virulentes que celle des Soprano. Depuis, le monde se divise en deux catégories: ceux qui aiment le final de Lost et ceux qui n’ont pas compris pourquoi ils devraient l’aimer.

Je serais incapable de vous dire quelles sont les meilleurs fins de série qui existent mais une chose est sûre : celle de Lost a fortement résonné en moi. Davantage que celle de Six Feet Under, citée à chaque fois comme exemple devant lequel tout le monde s’accorde sur son émotion. Et pourtant, le final de Lost n’a rien à lui envier. On peut y lire une tonalité mystique, qui a toujours existé dans la série, et qui rappelle la chapelle que construisait M. Eko. Certains ont pu voir, dans cette réalité «alternative», une forme de Purgatoire. Là encore, le champ des interprétations est libre.

Personnellement, je vois et comprends cette fin comme la métaphore symbolique de l’amitié. Du souvenir. D’un endroit affectif où, comme le dit Christian Shepard, il n’y a plus de «Maintenant…ici. »; le temps, chez Lost, n’a-t-il pas toujours été malléable ?

On dit souvent que lorsque l’on meurt, on revoit toute sa vie. En l’occurrence, on peut supposer que cette réalité «alternative» qui orchestre en parallèle le récit de cette sixième saison est la vie des Losties telle que Jack se la représente. En gros, lorsque Jack se sacrifie, tous ces flash sideways demeurent des perspectives fictives dans lesquelles ses amis ont une meilleure vie que celle qu’ils n’ont jamais eu. En mourant, Jack projette des destins d’espérance, du bonheur et des retrouvailles pour chacun. Cette fin, magnifiée par l’exceptionnelle partition de Michael Giacchino, est également une métaphore de la série sur elle-même. Pendant six saisons, mystères mis à part, nous nous sommes attachés à ces personnages. Nous avons sué avec eux, rit avec eux, couru avec eux, transpiré, frissonné, ragé, crié, pleuré. Leur épopée fut la nôtre. Et, là, arrive le moment non pas de partir mais d’aller de l’avant. Parce que c’est fini et que «Everybody dies sometimes kiddo. » Les personnages de fiction comme les êtres que l’on aime. Jamais, de mémoire, une série était arrivée à synthétiser la chose de cette façon…

Lost (USA, ABC – 2004/2010).
Série télévisée américaine en 6 saisons de 121 épisodes créée par J. J. AbramsDamon Lindelof et Jeffrey Lieber.
Saison 1: ****
Saison 2: **
Saisons 3 à 5: *****
Saison 6: **

Disponible ici en DVD.

2 commentaires sur “Lost – La réinvention mélancolique

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  1. Malgré la qualité nettement meilleure d’autres séries bien connues, Lost est la seule que j’ai pu regarder 4 fois en entier sans me lasser et dont la fin me fait pleurer à chaque fois…. Le top du top!

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    1. Eh bien j’ai envie de répondre: « Tout pareil » ^^
      Lost est certainement la série que j’ai revu le plus de fois (après Friends), tout en conservant une même forme de fraîcheur, de magie et d’émotion, quand bien même je savais exactement où elle allait m’emmener. C’est, je crois, assez rare qu’une œuvre parvienne à ne pas s’épuiser une fois son effet de surprise passé. Lost englobe à la fois le récit d’aventures, le drame et une réflexion assez poussée sur l’idée du vivre ensemble. Le tout en ayant conscience d’être un objet de divertissement…

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