Bloodline – La vertu du renégat

Tenir la distance. En série comme partout, c’est probablement le défi le plus difficile à remonter puisque le Temps joue en permanence contre vous. Réussir à tenir la distance est uniquement possible que si, précisément, l’on fait du Temps un allié. Un camarade de jeu. Un compagnon avec lequel on doit tisser un lien pour construire ou, dans ce cas précis, déconstruire quelque chose.

Le récit que nous propose Bloodline ne tient la distance que parce qu’il joue pour, avec et contre le Temps. En permanence. Déjà lors de Damages, leur précédente création, les frères Todd et Glenn Kessler, ainsi que Daniel Zelman, s’appuyaient sur la malléabilité temporelle pour bâtir l’architecture d’une narration totalement disloquée mais qui fonctionnait à pleins régimes sur la perspective de ce qui nous attendait. En résumé, on nous mettait dans le bain sans sommation en commençant par la fin, in medias res, sans savoir qui faisait quoi, où et pourquoi. Tout ce que l’on savait, c’était cette désorientation terrible que nous partagions avec un protagoniste que nous ne connaissions pas encore et que nous étions, dès le départ, démuni mais happé. Une à une, bribes par bribes, les étapes et révélations étaient amenées par intervalles de coups de théâtre qui nous rapprochaient davantage d’une vérité toujours ambiguë. Et dont il fallait se méfier.

Mort il y eut, morts il y a, et l’adresse avec laquelle l’équipe de scénaristes s’évertue à rapprocher notre nez de la puanteur à l’origine de tout ce marasme familial n’a d’égale que le malaise qu’elle dégage.

Il y a un peu de cela dans Bloodline, même si (et c’est tant mieux) le schéma n’est pas tout à fait le même que dans Damages. Ce qui intéresse davantage le trio de showrunners n’est pas réellement le comment, ni même le pourquoi, mais le pendant. Parce que c’est bel et bien le pendant qui est décisif et qui augure le reste. Si le spectateur est nettement moins baladé que le début ne l’annonce, il reste fermement attentif à la façon dont l’histoire des Rayburn s’écrit. Et elle s’écrit avec beaucoup de fausse politesse, d’hypocrisie, de non-dits…et de sueur; l’inconfort entre les protagonistes est tel que la transpiration en parlerait presque pour eux. Il y a donc quelque chose de pourri au royaume des Rayburn qui, dans ce cadre on ne peut plus paradisiaque que ne l’est l’archipel des Keys de Floride, ont assis leur dynastie entre les murs d’un hôtel de luxe pour touristes fortunés. Sous ce soleil aveuglant, écrasant, terrassant, la thématique de la famille (qui reste décidément une inépuisable et étonnante source d’inspirations pour nos scénaristes américains) prend une étoffe éclatante pour éclairer la suite des évènements. Mort il y eut, morts il y a, et l’adresse avec laquelle l’équipe de scénaristes s’évertue à rapprocher notre nez de la puanteur à l’origine de tout ce marasme familial n’a d’égale que le malaise qu’elle dégage; c’est à peine si l’on s’étonne de retrouver au générique des personnalités telles que Jonathan Glatzer, Ed Bianchi, Alex Graves ou Carl Franklin qui ont, sur plusieurs fictions notables (Deadwood, The Practice, A la Maison Blanche), déjà amplement prouvé leur savoir-faire. En flirtant avec la satire et le polar, Bloodline réussit haut la main- du moins au long de cette première saison- à écorcher le modèle américain de la famille émérite, à amorcer les rebondissements d’une enquête sans faire sonner les gros sabots et, surtout, surtout, à relier parfaitement deux intrigues que tout semblait opposer. Soit celle du secret familial et celle de la découverte de deux corps de migrants calcinés. Le secret de cette réussite, au-delà de la finesse d’écriture, réside dans le personnage de Danny Rayburn, point de bascule et de liaison de ces deux mondes socialement opposés.

Danny Rayburn
(c) Netflix

Si les frères Kessler clament à qui veut l’entendre que Crimes et châtiments demeure leur source d’inspiration première, on pense, plutôt qu’au roman de Dostoïevski, davantage aux œuvres de Sophocle dans lesquelles la famille est à la fois symbole d’un amour permettant de briser les conventions sociales autant qu’une malédiction qui se transmet de générations en générations. Si l’ensemble de la distribution est parfaite, Bloodline doit énormément à Ben Mendelsohn (ci-contre): son interprétation de Danny, toute en épure et adresse physique, est un régal absolu. Jubilatoire. En quelques mots, en un regard, face à un magnifique Kyle Chandler qui se malmène à maintenir la barre d’un bateau qui prend l’eau de toutes parts, Danny, clope au bec et sautillant d’un orteil à l’autre, distille avec une nonchalance feinte et complètement maîtrisée un venin dévastateur. Qui ronge jusqu’à en percer la cuirasse de son patriarche (Sam Shepard, impeccable comme de coutume) et bouscule le reste de la fratrie. Le voir créer patiemment de l’embarras, du trouble et de la confusion, en riant de tout presque comme si cela était une bonne farce, est à la fois terrible et admirable. Terrible parce que notre empathie à son égard s’en retrouve bousculée en permanence: dans ce jeu des apparences, au-delà des raisons qui expliquent le comportement borderline de Danny, se pose la question de savoir où se dresse la limite. La fameuse bloodline contenue dans le titre original, la problématique des liens du sang. Admirable parce que, au final, ce paria rejeté de tous possède un vertu sociale tout à fait légitime. Celle du renégat. Qui écorche du bout de ses doigts le simulacre fragile de sa famille. Et, ainsi, révèle toute la monstruosité de ses pairs.

Des choses en vrac et en plus :

  • Par la suite, Bloodline a gardé le tête haute tout le long de son inégale saison 2. Au vu de la fin de la saison précédente, on pouvait craindre le pire mais…
  • Le pire fut gardé pour la fin: les showrunners virtuoses de Damages, passés maîtres dans l’art d’appliquer une forme de sadisme mordant à chacun de leurs personnages, ont alors totalement, et malheureusement, abandonné la fratrie Rayburn lors de la dernière saison: incohérences, intrigue désinvolte et acteurs en roue libre, ce fut une catastrophe industrielle de haute volée. Qui reste, encore aujourd’hui, complètement inexpliqué et inexplicable.
  • Bloodline mérite néanmoins d’être réévalué à titre positif, ne serait-ce que pour l’extraordinaire travail d’acteurs accompli (Chandler, Mendelsohn et Spacek en tête) et parce qu’elle fut, et reste, malgré tous ses défauts, un polar familial de premier ordre.

 

Bloodline 1** Bloodline (USA, 2015/2017, Netflix – 3 saisons, 33 épisodes)

Série créée par Todd A. Kessler, Glenn Kessler et Daniel Zelman. Disponible sur Netflix.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :